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Chronique 2018

Un nouveau président pour la Fondation de l’Islam en France

Chronique de Bernard Ginisty du 20 décembre 2018

Le 14 décembre dernier, le physicien franco-algérien Ghaleb Bencheikh, théologien réformateur, succédait à Jean-Pierre Chevènement à la présidence de la Fondation de l’Islam de France. Créée par décret du 6 décembre 2016, cette fondation laïque reconnue d’utilité publique a pour but de favoriser, par des actions éducatives, culturelles et sociales, l’affirmation d’un Islam de France qui reconnaît les valeurs et les principes de la République. Le nouveau président est connu entre autres comme producteur et présentateur de l’émission « culture de l’Islam » sur France Culture et présentateur de l’émission Islamsur France-Télévision. Interrogé sur sa position concernant le débat autour de la restructuration de l’Islam en France, il a déclaré ceci : « En suivant le vieil adage chrétien qui énonce « si vous voulez que les hommes fraternisent, mettez-les ensemble pour construire des cathédrales », notre cathédrale à nous, citoyens musulmans, c’est de bâtir un très bel édifice civilisationnel monumental. Celui d’une spiritualité vivante et apaisée corrélée au savoir et à la connaissance allant de pair avec l’idéal démocratique et scellée par le pacte républicain sous la voûte commune de la laïcité » (1). Ceux qui le connaissent savent que Ghaleb Bencheikh sait conjuguer une grande culture avec le courage d’assumer sans détours les problèmes de sa communauté. A l’occasion du 1er anniversaire de l’attentat contre l’hebdomadaire Charlie Hebdo, il affirmait avec vigueur la nécessité de lutter contre l’extrémisme religieux : « L’extrémisme est le culte sans la culture ; le fondamentalisme est la croyance sans la connaissance ; l’intégrisme est la religiosité sans la spiritualité. Leurs antidotes sont l’éducation, l’instruction, l’acquisition du savoir, la science et la connaissance (…). En outre la relation triangulaire entre la démocratie, la religion et les droits de l’homme est fondamentale. Elle est au centre d’une pensée héritière de l’Aufklärung et des secondes Lumières dans le sillage des maîtres du soupçon. Dussions-nous déconstruire tout un patrimoine sclérosé, nous devons déplacer les études du « sacré » vers d’autres horizons cognitifs et porteurs de sens » (2).

A l’heure où l’Europe voit renaître des nationalismes appuyés parfois par des hiérarchies d’Églises chrétiennes, ce propos concerne toutes les religions car l’Islam n’a pas le monopole de ces dérives (3). A l’occasion d’un débat public avec Tariq Ramadan, Ghaleb Bencheikh s’expimait ainsi : « Je fais mienne cette tradition sainte qui dit : Dieu préfèrerait qu’on vienne à sa rencontre, le jour du jugement dernier, après avoir cherché après lui plutôt qu’en ayant cru en lui en le méconnaissant. Qu’est-ce que méconnaître Dieu ? C’est de ne pas l’honorer dans son icône et son vicaire sur terre, l’homme. Il faut être au service de l’homme, tout l’homme, dans une vision humaniste de paix ».

La fête de Noël, pour les chrétiens, célèbre l’évènement qui marque à jamais l’histoire du monde. Il se donne dans la fragilité d’une naissance vécue dans la précarité d’une migration administrative. Au moment où César dénombre ses sujets, la lumière éclairant tout homme venant en ce monde filtre humblement d’un abri de fortune. Cet événement annonce à tout homme « né de la chair » que « à moins de naître de nouveau de l’Esprit, nul ne peut voir le Royaume de Dieu ». Il ne s’agit en rien de renier les matrices maternelle, familiale, religieuse, sociale, géographique qui nous ont permis de naître « de la chair ». Mais de les relativiser au nom de la filiation universelle, source de la fraternité entre les hommes. C’est le message de l’Ange de Noël « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur terre aux hommes qu’il aime »

(1)Saphir News, 14 décembre 2018. Saphir News est le quotidien d’actualité en ligne sur le fait musulman en France.

(2)Saphir News, 14 janvier 2016

(3)Cf. par exemple le dossier du journal LaCroix du 17 décembre 2018, pages 1 à 3 : Le premier ministre hongrois, qui entend mener une « contre -révolution » dans son pays et en Europe, favorise les établissements confessionnels »

« Délices intellectuels » et « frottements » sociétaux

Chronique de Bernard Ginisty du 6 décembre 2018

A la veille de déclarer sa candidature à l’élection présidentielle, Emmanuel Macron répondait ainsi à la question de savoir quel serait l’axe de sa politique : « Le cœur de la politique doit être l’accès. L’accès à la mobilité, notamment. La mobilité physique est loin d’être anecdotique. C’est de la politique. (…) Quand l’accès à la voiture est impossible, cela signifie que l’est aussi l’accès au travail, aux loisirs, à une certaine vie sociale ou amoureuse. Il est décisif de désenclaver des pans entiers de notre territoire ». Interrogé sur ce qu’il jugerait comme la réussite de la politique qu’il souhaitait mettre en œuvre, il répondait : «Il est urgent de réconcilier les France : la France souffre d’avoir divisé son histoire et ses populations. Les gagnants et les perdants de la mondialisation représentent deux France qui s’écartent et ne se parlent plus. L’élite économique considère qu’elle a peu à dire à la France des périphéries, à ceux qui vivent dans l’anxiété. C’est une faute et une erreur car notre histoire n’est pas dans la séparation. Je crois à la responsabilité morale des élites si on veut reconstruire le rêve français »(1). Dans un article écrit pour la revueEsprit, il affirmait la nécessité de donner un sens politique à la fiscalité : « « La fiscalité (…) ne peut se réduire à un débat technique, quelles qu’en soient les délices intellectuels. Savoir s’il faut prendre le risque des taxer les hauts patrimoines qui pourraient être tentés de quitter territoire national revient à se demander si la finalité du système fiscal est de préserver la compétitivité du pays, son attractivité pour les investisseurs ou les grandes fortunes, ou d’assurer une redistribution stricte et consacrer un pacte républicain dans les faits. Faire du débat fiscal un débat technique, d’analyse purement rationnel et mathématique, c’est déjà prendre un biais idéologique en décidant que l’impôt n’est pas politique et n’a rien à voir avec un contrat social, une volonté d’être dans la cité » (2).

Les analyses d’Emmanuel Macron intellectuel brillant me paraissent particulièrement éclairantes pour comprendre les déboires actuels du Président Macron. Et c’est l’occasion de s’interroger sur cette rupture entre les « délices intellectuels » d’esprits formés dans les grandes Ecoles de la République et leur pratique concrète. Elle me fait souvenir de l’énoncé des problèmes de physiques que l’on nous proposait de résoudre au lycée. Après avoir détaillé les données du problème à étudier, il y avait souvent cette phrason négligera les problèmes de frottements ». Ayant interrogé mon professeur sur le sens de cette expression, il m’expliqua que dans les phénomènes de physique se produisaient des « frottements » conduisant à des « échauffements » qui rendaient plus difficiles le calcul des solutions. Et donc, pour nous faciliter les calculs, on nous proposait d’ignorer ces questions. J’ai bien peur qu’Emmanuel Macron ait ignoré ces « frottement» qui tissent la vie sociale et politique et doive ainsi faire face aux redoutables problèmes « d’échauffement » que nous connaissons. Des responsabilités syndicales et associatives, d’élu local ou de gestionnaire de PME sont aussi une excellente école pour exercer les plus hautes fonctions de l’État.

Peut-être qu’Emmanuel Macron aurait intérêt à relire ce qu’il écrivait en 2011 : « Le discours politique ne peut donc se déployer qu’au travers de trois grandes voies qui sont autant de stratégies par rapport à l’agir politique : construire un discours volontaire pour masquer l’impossibilité d’agir (l’incantation, la promesse, le discours valant acte, tout au moins pour le temps de l’élection, rattrapé ensuite par l’incapacité d’agir); construire un discours dénonçant l’incapacité d’agir (la dénonciation, le discours du refus, de la critique ou du rejet du «système») ; développer un discours de l’explication de la complexité qui n’empêche pas pour autant l’action mais l’inscrit dans le réseau de complexités et d’interdépendances où elle se trouve. Dès lors, le fantasme de l’action politique c’est l’action rapide, courte, instantanée. Celle qui fait mine de s’affranchir des contraintes et de la complexité du réel » (3).

       

(1) Emmanuel MACRON : Il est urgent de réconcilier les France in Éric FOTTORINO : Macron par Macron, éditions de l’Aube 2017.

(2) Emmanuel MACRON : Les labyrinthes du politique. Que peut-on attendre pour 2012 et après ? Revue Esprit, mars 2011.

(3) Id.

« L’évènement sera notre maître intérieur » Emmanuel Mounier

Chronique de Bernard Ginisty du 29 novembre 2018

Au terme de la méditation désabusée sur la vie et la mort que lui inspire la contemplation du Cimetière Marin de Sète, sa ville natale, le poète Paul Valéry écrit ces mots : « Une fraîcheur, de la mer exhalée me rend mon âme. Ô puissance salée ! Courons à l’onde en rejaillir vivant » (1). Cette fraîcheur, je l’ai ressentie en lisant le petit ouvrage de haute spiritualité de Marie-Laure Choplin intitulé Un cœur sans rempart.

La période est riche en publications sur les crises qui se multiplient tant au niveau national qu’international. Dans un monde de plus en plus difficile, l’appel au « spirituel » fait parfois penser à un sauve-qui-peut vers un monde aseptisé et protégé. Pour MarieChoplin, bien au contraire, la spiritualité est une invitation à découvrir ce que c’est que de vivre : s’affronter aux contradictions concrètequi traversent nos sociétés. « Nous cesserons alors de faire offense au monde et aux vivants et aux choses, en les connaissant toujours par avance, en les saisissant par le bout de notre habileté ou de notre savoir, par le bout de notre besoin ou de notre projet. Nous cesserons alors de blesser le monde, les vivants et les choses avec nos yeux aveugles, avec nos yeux combles, mettant tant de force à n’être étonné de rien et ne laissant à toute chose que ce regard comme chance » (2).

Le silence de la méditation ne consiste pas à regarder sa vie de haut, mais à la vivre telle qu’elle advient. « Car Dieu n’est pas un philosophe, Dieu n’est pas un mage, un sorcier, Dieu n’est pas un surhomme Dieu est un Vivant. L’unique trésor, ce n’est pas la vie dont je rêve, c’est la vie qui m’arrive : Dieu s’y tient »(3).

D’où cette définition de la prière :laisser le Souffle de vie « délacer inlassablement les costumes étriqués que nous obligeons la vie à porter, le laisser défaire les corsets de notre haine. Prier, c’est renoncer à être des dévorants, même de lumière. Renoncer à être des porte-drapeaux, même de lumière. Renoncer à posséder l’amour, à détenir la clarté, à faire des réserves de paix. L’eau de Dieu, quand nous la retenons, devient une boue mortelle et nous mourrons sous son poids mort » (4). La démarche spirituelle consiste à nous rendre disponible à l’évènement, aux commencements, à tout ce qui échappe à ce que nos savoirs voudraient coloniser d’avance. Pour reprendre l’expression d’Emmanuel Mounier : « L’évènement sera notre maître intérieur » (5).

Dans l’avant-propos de l’ouvrage, Marion Muller-Colard écrit : « Ce que Marie-Laure Choplin dit ici d’essentiel et de si peu prêché, c’est qu’en amour, comme dans la foi, la volonté, aussi bonne soit-elle est un piège.L’effort essouffle la prière et là où l’on croit tenir un remède, on infuse un venin(…). Alors simplement, à chaque page, rendre un pan d’armure et d’obsolète courage. (…) Prendre le large à la brasse, boire l’eau vive de la Parole redite ici dans la grande liberté de ceux qu’elle a remis au monde » (6).

(1) Paul VALERY (1871-1945) : Le Cimetière marin

(2) Marie-Laure CHOPLIN : Un cœur sans rempart, éditions Labor et Fides 2018, pages 73-74. Marie-Laure Choplin est aumônier au CHU de Grenoble et formatrice.

(3) Id. page 50

(4) Id. page 83

(5)L’évènement sera notre maître intérieur, Pages choisies d’Emmanuel MOUNIER (1905-1950), éditions Parole et Silence, 2014

(6) Marie-Laure CHOPLIN, op.cit. page 10

Une société au risque du chômage de la citoyenneté.

Chronique de Bernard Ginisty du 22 novembre 2018

Le mouvement des « gilets jaunes » a pris de court gouvernants, partis politiques et syndicats. Il pose la question de l’exercice du gouvernement de nos sociétés démocratiques dans un contexte de mutation profonde. Dans une déclaration récente, lors du journal télévisé de TF1, Emmanuel Macron reconnaissait qu’il « n’avait pas réussi à réconcilier le peuple français avec ses dirigeants ». Et il ajoutait que cette crise du rapport entre les peuples et leurs gouvernants traversait, à des degré divers, l’ensemble des démocraties occidentales. Pour expliquer ce divorce, on lui reproche d’avoir cherché à minimiser le rôle des « corps intermédiaires » que sont entre autres les partis politiques et les syndicats. Par ailleurs, le mouvement des gilets jaunes ne cesse de dire sa méfiance vis-à-vis de ce type de structure et prend soin de garder ses distances. Le point commun entre le pouvoir et les manifestants est cette volonté d’impasse sur les corps intermédiaires, ce qui explique que ce mouvement se caractérise par plus de violence que les précédents conflits. Le romantisme des gilets jaunes invitant à « marcher sur l’Élysée » intéresse certainement plus les médias que les démocrates.

Rapports après rapports, les scientifiques ne cessent d’alerter les responsables politiques de la nécessité d’une transition écologique.Aujourd’hui l’urgence de cette transition se fait de plus en plus pressante, mais tout le monde pense que c’est principalement à « d’autres », qu’ils s’appellent « l’État », « les riches » ou « les automobilistes » de faire les efforts nécessaires. Nos médias sont remplis de tribunes de militants de la réforme, mais de la réforme des autres ! Dès qu’un gouvernement s’attelle à une authentique réforme qui suppose évidemment de nouveaux arbitrages au plan économique et fiscal, il doit faire face à contestations plurielles et rarement cohérentes. Il est en effet difficile de militer « en même temps » contre le « matraquage fiscal » et pour le renforcement des services publics !

La crise actuelle touche nos institutions au cœur. Elle émane de la panique de l’individu orphelin de l’idéologie d’un sens de l’histoire conférant un rôle messianique à une classe sociale et de celle d’une croissance économique sans fin. L’écroulement des sociétés communistes et la montée du chômage et de l’exclusion en Occident arrachent brutalement l’individu à ce sommeil du sens dans ce que le poète Arthur Rimbaud nomme des « aubes navrantes »(1) en lieu et place des « lendemains qui chantent »si souvent annoncés. Cette phase de désenchantement peut conduire aux pires régressions identitaires ou, pour ceux qui le peuvent, au refuge dans lecocooning de militants désabusés. D’où les dérives fondamentalistes, claniques, nationalistes ou sectaires dans lesquelles l’individu aux abois pense trouver chaleur humaine et sens de la vie.

Les mutations que proposent les responsables n’auront d’efficacité qu’à trois conditions.La première est d’inviter chacun à travailler à sa propre « mutance » (2). Dans l’ordre humain, il n’y a pas de transformation durable de la société qui puisse faire l’impasse de la transformation de soi. C’est la leçon de l’échec de toutes les révolutions totalitaires qui ont cru pouvoir accoucher au forceps d’une nouvelle société. Cette transformation suppose un travail intellectuel qui interroge les paradigmes avec lesquels nous lisons le monde d’aujourd’hui et un travail spirituel sur les dérives de nos « égo ».La seconde est que les sacrifices que nécessitent ces réformes soient équitablement répartis, ce qui, manifestement, n’est pas le cas aujourd’hui. Enfin, la cité démocratique est celle où l’être humain reconnaît l’autre comme un sujet porteur de signification. Au-delà de la tolérance minimale, accepter l’autre dans sa singularité m’oblige à inventer la mienne. Tous les savoirs scientifiques et les managements sociétaux ne suppléeront jamais l’acte libre et créateur par lequel un être humain reconnaît autrui dans son intégralité.

Malgré les désenchantements, il faut « militer quand même ».Ce pays évoluera non pas avec moins, mais avec plus de politique. Les élections ne sont pas un match où l’on peut se satisfaire de brailler « on a gagné ». Ce genre de « troisième mi-temps » finit généralement par la « gueule de bois ». La démocratie ne vit que du travail permanent de chacun pour inventer le vivre ensemble. Péguy le définissait ainsi : « les travaux propres, les efforts probes, les patiences, les pratiques sobres de la solidarité » que construisent au jour le jour les citoyens dans les entreprises, les associations, les syndicats, les partis politiques.(3).

Il paraît que notre société connaît le chômage. Le plus grave, et cela dépend de nous, serait que nous devenions des chômeurs de la citoyenneté.

(1) Arthur RIMBAUD : Le Bateau ivre.

(2) Cf. René MACAIRE: La mutance Éditionsde l’Harmattan 1989

(3) Charles PEGUYŒuvres en prose complètes.Éditions La Pléiade, Tome I, p. 1261.

Les chemins d’un renouveau des Églises

Chronique de Bernard Ginisty du 16 novembre 2018

 Dans la crise profonde que traverse l’Église catholique, les responsables religieux invitent à nous ressourcer dans l’Évangile. Depuis vingt siècles, le message du Christ s’appelle un Évangile, c’est-à-dire une « bonne nouvelle ». Les institutions ecclésiastiques qui ont assuré cette transmission ont trop souvent transformé ce qui était une bonne nouvelle en une « bonne réponse » à des catéchismes et une bonne adaptation à des organisations. Où se situe la différence entre ces deux expressions ? La bonne réponse est le reflet d’une question. Elle ne prend sens que par rapport aux présupposés culturels et institutionnels que suppose la question. Une « bonne nouvelle » nous ouvre un tout autre champ. Elle est par définition inattendue, déstabilisante, peut-être même scandaleuse. Ainsi, l’apôtre Paul définit la vie et la mort de Jésus comme un « scandale » pour la loi juive et une « folie » pour la sagesse grecque. 

Jésus nous demande de rester veilleur de l’inattendu, de ne jamais enfermer quelqu’un, soi-même ou un autre, dans un jugement définitif. À tout moment, notre bonne conscience comme d’ailleurs notre culpabilité peuvent être bousculées par l’accueil d’une « bonne nouvelle ». Cette grâce nous évite de passer notre vie à tourner en rond dans l’espace étroit de nos théories, de nos morales, de nos systèmes de sécurité.  Le Christ n’est en rien le théoricien d’une méthode spirituelle ou l’organisateur d’une structure religieuse. Sa trajectoire bouscule tous les états de vie et les relativise au nom de la conscience de sa filiation. Il meurt jeune et sa vie publique n’excède pas trois ans. Il se définit comme « Pâques », comme « passage » et, si l’on risque ce jeu de mots, « pas sage ». De son vivant, ses disciples n’ont pas compris grand-chose perdus qu’ils étaient dans l’attente d’un messie politico-religieux. « C’est votre intérêt que je parte car si je ne pars pas, le Paraclet ne viendra pas à̀ vous. » (Jn 16, 7.) Loin de favoriser la fascination du Maître, le Christ lie le surgissement de l’Esprit en l’homme à sa propre disparition. Au lieu de regarder le nez pointé vers le ciel, comme les disciples le jour de l’Ascension, l’homme est renvoyé à ses frères (cf. Act 1, 11). 

Dès lors, l’amour agissant devient la nouvelle frontière. La tranquille possession de la loi par les clercs et de l’intériorité par les sages éclate. L’homme est désormais confronté aux excès de la grâce et du refus. Tous les pouvoirs vont tenter de colmater cette brèche. L’Évangile de Jean témoigne de ces scissions permanentes provoquées par les paroles de Jésus et de la course-poursuite des clercs et des chefs pour l’arrêter. Et lorsqu’enfin ils l’ont saisi, condamné, cloué, enterré, le « passage » de Pâques surgit dans la conscience des disciples et se répand dans une Pentecôte aux dimensions du monde. Cet arrachement final au Dieu des religions et des nations s’accomplit dans l’abandon confiant au Père source de toute naissance et renaissance. L’Évangile nous dit : Dieu est un enfant dans une crèche, Dieu est présent dans le pain partagé, Dieu habite le plus humble des hommes. C’est dire à quel point Dieu, à travers le Christ, « se défroque » des oripeaux de puissance et de gloire. Par quelle aberration tant de ses disciples se sont « froqués » de pouvoir, de dogmes, de moralisme, de richesses, de machisme ? 

A l’heure où de nombreux scandales éclaboussent l’Église catholique, il est plus nécessaire que jamais d’entendre dans toute sa nouveauté la Bonne Nouvelle de Jésus Christ. Elle invite chacun à vivre de nouveaux «passages » qui seront de nouvelles naissances pour eux-mêmes et pour les Églises. C’est ce que suggère la sociologue des religions, Danièle Hervieu-Léger : « Le “système clérical”, auquel on impute désormais les dérives gravissimes qui explosent au grand jour, n’est pas réformable. Or c’est ce système même qu’il faut déconstruire si l’on veut inventer, si c’est possible, une autre manière de faire Église. Celle-ci ne peut plus séparer la redéfinition radicale du sacerdoce comme service de la communauté et la reconnaissance pleine et entière de l’égalité des femmes dans toutes les dimensions, y compris sacramentaires, de la vie de l’Église » (1).

 

(1) Cité dans l’article d’Olivier Pascal-Moussellard : Pédophilie dans l’Église : C’est tout le système clérical qu’il faut déconstruire site Télérama soirée du 12 novembre 2018

« De l’impasse individualiste au réveil citoyen »

Chronique de Bernard Ginisty du 9 novembre 2018

« Donald Trump habite la Maison-Blanche, l’Union européenne se délite, Vladimir Poutine est le parrain de l’époque et Matteo Salvini son étoile montante, les murs se multiplient et les ponts s’effondrent, les ports se ferment aux exilés, la démocratie libérale se rétracte à vue d’œil : notre échec est grandiose. Nous, intellectuels progressistes, militants humanistes, partisans de la société ouverte, défenseurs des droits humains et autres citoyens cosmopolites, sommes incapables d’endiguer la vague nationaliste et autoritaire qui s’abat sur nos sociétés ».

C’est par ces mots que s’ouvre le dernier ouvrage de Raphaël Glucksmann intitulé Les enfants du vide (1) où il analyse la crise majeure de ce que nous pensions acquis définitivement : les démocraties libérales. Cette expression voulait incarner le projet politique de conjuguer le primat du collectif sur l’individuel que désigne le mot démocratie et le « sacre » de l’individu face à la collectivité que désigne le mot libéral. La contradiction assumée entre la force centripète de la démocratie et la force centrifuge du libéralisme faisait le dynamisme de nos sociétés. Or, aujourd’hui note Glucksmann l’individualisme a triomphé et le déséquilibre explose créant un boulevard aux régimes autoritaires. « L’insurrection populiste et le désastre écologique en cours montre que le logiciel néolibéral nous mène dans l’abîme. Pour ne pas tout perdre, nous devons sortir de l’individualisme et du nombrilisme ».

Ce vide de sens conduit peu à peu nos démocraties à se transformer en oligarchie d’experts, et surtout d’experts financiers : « Nos dirigeants politiques ont progressivement délégué le gouvernement effectif de nos cités aux experts. Sur scène, nos représentants parlent, se font élire, assurent le spectacle quand les technocrates savent, gouvernent, agissent en coulisses » (2).

Ainsi, au-dessus de la figure du citoyen base du pacte républicain, s’est imposé « l’homo economicus » comme l’acteur de base de la pensée   politique. La compétition individuelle, la célébration des « winners » et la stigmatisation des « loosers » a relégué dans « les œuvres sociales » le pacte de solidarité. « Il nous faut aujourd’hui réapprendre qu’une cité n’est pas une entreprise » (3).

C’est à travers une politique fiscale assumée que peut exister une politique qui soit autre chose que des armistices provisoires entre des lobby à la recherche de profit. Pour éclairer son propos, Glucksmann cite un « texte brillant » d’un « jeune énarque prometteur », paru en mars 2011 dans la revue Esprit : « La fiscalité (…) ne peut se réduire à un débat technique, quelles qu’en soient les délices intellectuelles. Savoir s’il faut prendre le risque des taxer les hauts patrimoines qui pourraient être tentés de quitter territoire national revient à se demander si la finalité du système fiscal est de préserver la compétitivité du pays, son attractivité pour les investisseurs ou les grandes fortunes, ou d’assurer une redistribution stricte et consacrer un pacte républicain dans les faits. Faire du débat fiscal un débat technique, d’analyse purement rationnel et mathématique, c’est déjà prendre un biais idéologique en décidant que l’impôt n’est pas politique et n’a rien à voir avec un contrat social, une volonté d’être dans la cité » (4). Le nom du « jeune énarque prometteur » qui signe ces lignes a de quoi surprendre aujourd’hui. Il s’agit d’Emmanuel Macron.

(1) Raphaël GLUCKSMANN : Les enfants du vide. De l’impasse individualiste au réveil citoyen, Allary éditions, 2018, page 11.

(2) Id. page 105.

(3) Id. page 129

(4) Id. pages 200-201

« Abus sexuels, abus de pouvoir et abus de confiance ».

Chronique de Bernard Ginisty du 2 novembre 2018

                 Le 24 août dernier, suite à la révélation de plusieurs abus sexuels dans l’Église catholique, le pape François adressait une Lettre au peuple de Dieu dans laquelle il mettait en cause « une manière déviante de concevoir l’autorité dans l’Église – si commune dans nombre de communautés dans lesquelles se sont vérifiés des abus sexuels, des abus de pouvoir et de conscience – comme l’est le cléricalisme » (1).

         Ce propos dépasse l’obsession pour les dérives sexuelles, au profit d’une analyse sur les liens existant « les abus sexuels, les abus de pouvoir et de conscience » par laquelle le pape définit le cléricalisme.  Interrogé à ce sujet par le journal La Croix, le frère bénédictin italien Michael Davide Semeraro déclare ceci : « L’Église a encouru le risque de fonctionner davantage comme une institution religieuse que comme une communauté de foi. Ce qui est très ambigu, c’est qu’elle a fait entrer par la fenêtre ce que l’Évangile avait fait sortir par la porte : le caractère sacré (…). L’identification entre le ministère au service de la vie d’une communauté et l’identité personnelle du ministre ordonné a créé toute une série d’abus ». Et il poursuit : « Remettre l’Évangile au centre de la vie de l’Église, c’est reconnaître une erreur fondamentale : celle d’avoir atténué l’appel provocant à être une communauté de frères au service de l’humanité, et non une « religion » comme les autres (…) Une Église qui repart de l’Évangile est une Église qui renonce à créer des castes exclusives s’arrogeant le droit d’exclure les autres au nom d’une vocation ou d’une investiture venue d’en haut » (2)

                   Cette tentation cléricale traverse aujourd’hui aussi bien les structures les plus traditionnelles du catholicisme que ce qu’on appelle les « communautés nouvelles ». Ainsi, suite au chapitre général de la congrégation de la Communauté Saint Jean tenu en avril 2013, le Prieur Général, reconnaissant que ses frères « n’ont pas été indemnes d’une certaine idéalisation » de leur fondateur le Père Marie-Dominique Philippe (1912-2006), les informe « des témoignages convergents et crédibles disant que le père Philippe a parfois posé des gestes contraires à la chasteté à l’égard des femmes adultes qu’il accompagnait » (2). Plus récemment, le Père Moïse Ndiome, modérateur des Foyers de charité fondés en 1936 par Marthe Robin, publiait le communiqué  suivant : « Plusieurs témoignages ont été portés à ma connaissance et font état de gestes déplacés et de comportements inappropriés que le père André-Marie van der Borght (1925-2004), fondateur du Foyer de Tressaint,, a eus à l’égard de femmes, notamment dans le cadre de l’accompagnement et du sacrement du pardon », ajoutant que « ces gestes sont inacceptables de la part d’un prêtre » (3).

                   Face à cette crise profonde de l’Église catholique, on ne peut que souscrire au propos de Michaël Semeraro : « Les évènements et, surtout, l’intelligence plus grande que nous avons de l’Évangile, exigent que l’on ne tombe pas dans la logique du rapiéçage (Marc, 2,21), mais de nous lancer au contraire joyeusement vers l’horizon de la refondation. Tout cela ne peut se produire que si nous acceptons d’abord de relativiser toute une série d’institutions et de fonctionnements » (4).

 

[if !supportLists](1)   [endif]Michaël Davide SEMERARO : Renoncer à toute forme cléricalisme journal La Croix du 25 octobre 2018, page 21. Né en 1964 dans le sud de l’Italie, il a soutenu un doctorat de théologie spirituelle à l’Université grégorienne. Bénédictin depuis 1983, il vient de publier La vérité vous rendra libre. Spiritualité et sexualité du prêtre, éditions Salvator, 2018.

[if !supportLists](2)   [endif]Cf. Jean MERCIER : Les Frères de Saint Jean révèlent les manquements à la chasteté de leur fondateur in hebdomadaire La Vie, 13 octobre 2013.  

[if !supportLists](3)   [endif] Cf. journal La Croix du 12 octobre 2018 : Les Foyers de Charité révèlent des accusations contre une de leurs grandes figures.

[if !supportLists](4)   [endif]Michaël Davide SEMERARO : op.cit.

L’éthique : de l’homélie à la praxis

Chronique de Bernard Ginisty du 25 octobre 2018

Dans nos sociétés qui ont beaucoup de difficultés à partager le sens du vivre ensemble, les responsables politiques passent de plus en plus souvent du registre de l’analyse rationnelle à celui de l’homélie éthique.  Cette invocation n’est-elle que le symptôme de la difficulté des décideurs à transmettre un discours politique audible ?

Face à l’effondrement s’effondrer des idéologies qui prétendaient rendre compte de la totalité de l’humain, le philosophe Paul Ricœur propose un cheminement concret qu’il appelle « une attitude personne ».  Il la caractérise par trois critères distinctifs : la prise de conscience de la crise, la perception de l’intolérable et la décision de l’engagement. Dans cet itinéraire, la crise est « le repère essentiel », c’est le moment où « l’ordre établi bascule ». Mais, dans ce moment du crépuscule des certitudes et des systèmes, on découvre qu’il y a de « l’intolérable ». Ainsi pour beaucoup de militants, l’engagement dans des organisations qui luttent contre la torture, le racisme, la faim, l’exclusion, le chômage, la pollution … est devenu le chemin vers la conscientisation politique. Ricœur conclut ainsi son analyse : « La conviction est la réplique à la crise : ma place m’est assignée, la hiérarchisation des préférences m’oblige, l’intolérable me transforme, de fuyard ou de spectateur désintéressé, en homme de conviction qui découvre en créant et crée en découvrant » (1).

L’éthique ne consiste donc pas à décider souverainement du Bien et du Mal, mais à mettre en route un processus permanent de va et vient entre la pratique et les valeurs et principes qui inspirent ces pratiques. C’est le sens profond du mot praxis qui vise à remplacer le rapport hiérarchique entre la théorie et la pratique par un rapport dialectique. Si la théorie inspire des pratiques, celles-ci sont également sources de théorie comme l’analyse le philosophe et psychanalyste Cornélius Castoriadis, fondateur avec Claude Lefort, du groupe Socialisme ou Barbarie : « Nous appelons praxis ce faire dans lequel l’autre ou les autres sont visés comme êtres autonomes et considérés comme l’agent essentiel du développement de leur propre autonomie. La vraie politique, la vraie pédagogie, la vraie médecine, pour autant qu’elles aient jamais existé, appartiennent à la praxis. (…) Dans la praxis, l’autonomie des autres n’est pas une fin, elle est, sans jeu de mots, un commencement. (…) La praxis est certes une activité consciente et ne peut exister que dans la lucidité ; mais elle est tout autre chose que l’application d’un savoir préalable. Elle s’appuie sur un savoir, mais celui-ci est toujours fragmentaire et provisoire ; il est fragmentaire, car il ne peut pas y avoir une théorie exhaustive de l’homme et de l’histoire ; il est provisoire car la praxis elle-même fait surgir constamment un nouveau savoir, car elle fait parler le monde dans un langage à la fois singulier et universel » (2).

Dans une culture émiettée dans d’innombrables technosciences, la capacité des femmes et des hommes à participer à leur avenir est une question primordiale. C’est tout simplement celle de la démocratie. Devrons-nous nous résigner à l’abandon de notre avenir au despotisme éclairé d’experts bienveillants qui sauraient mieux que nous quel est notre bien ? Ou alors, modestement mais fermement, travailler à ce que chacun retrouve en lui ses capacités créatrices.           

A l’heure où la crise génère le retour des fondamentalismes et des crispations identitaires, l’éthique, en appelant chacun à la confrontation permanente entre ce qu’il fait et ce qu’il proclame bien au-delà des péroraisons convenues des discours des décideurs, devient un travail fondamental urgent.

 

 

[if !supportLists](1)     [endif] Paul RICOEUR (1913-2005). : Préface à l’ouvrage d’Emmanuel Mounier, Écrits sur le personnalisme, Éditions du Seuil, Collection Points Essais, Paris, 2000. Pages 7-14

[if !supportLists](2)     [endif] Cornelius CASTORIADIS (1922-1997) : L’institution imaginaire de la société, Éditions du Seuil, Paris, 1975. Page 104-105. Socialisme ou Barbarie, créé en 1946 s’est auto-dissous en 1967. Ce groupe combat le stalinisme sous toutes ses formes, et développe un marxisme anti-dogmatique. Il considère l’Union Soviétique et tous les pays dits « socialistes » comme un capitalisme d’État, une société d’exploitation dirigée par une nouvelle classe dominante (la bureaucratie), « trompeusement intitulé « socialiste », où les dirigeants de l’État et de l’économie prennent la place des patrons privés cependant que la situation réelle du travailleur reste inchangée ».

 

Les tentations populistes et fondamentalistes 

            Chronique de Bernard Ginisty du 18 octobre 2018

          

Dans un récent ouvrage particulièrement éclairant, Daniel Cohen, directeur du département d’économie de l‘École normale supérieure, analyse les profondes mutations qui traversent nos sociétés. Parmi les signes les plus inquiétants figure la montée des populismes qu’il analyse ainsi : « Au moment où triomphait le capitalisme débridé par la révolution conservatrice de Reagan et Thatcher, un nouveau spectre est venu hanter l’Occident : le populisme. Il a remplacé dans ce rôle le communisme. Avec l’effondrement du système soviétique, notre rapport au temps se trouve mis en crise » (1). Daniel Cohen remarque que le populisme se fonde sur une double détestation : celle des élites « en haut » et de l’immigration « en bas » censées être toutes deux responsables du désordre social. 

         Le déclin de la société industrielle a accompagné la disparition du messianisme communiste suscitant un profond ressentiment dans les classes populaires. L’auteur reprend ici les analyses de Hannah Arendt qui voit, après l’échec d’un avenir porté par une « classe » sociale, l’avènement de « masses ». Elles agrègent des individus désenchantés qui, contrairement aux classes sociales, ne sont pas unies par la conscience d’un intérêt commun. Le populisme s’appuie sur des affirmations identitaires et défend le pré carré du patrimoine et de l’héritage racial et culturel.  D’où ce constat de Daniel Cohen : « La dégradation de la vie politique actuelle évoque furieusement la manière dont Hannah Arendt avait décrit la montée du totalitarisme. La perte de repères des classes populaires, le sentiment que la société de classes, où l’on a une place, a été détruite, laissant chacun perdu au sein d’une masse déstructurée : autant d’éléments fondamentaux qui éclairent les causes de la montée du populisme contemporain (2). 

         Il n’est pas indifférent que ce soit à Rome où fut signé le traité fondateur de l’Europe que Steve Bannon, artisan majeur de la campagne de Donald Trump, soit venu lancer, le 22 septembre dernier, ce qu’on pourrait appeler l’internationale des populismes et des nationalistes. Pour cela, il a annoncé le lancement d’une fondation, baptisée « Le Mouvement », destinée à organiser les différentes formations de droite radicale et favoriser l’élection d’un groupe d’eurodéputés suffisamment fort pour bloquer l’action des forces traditionnelles. « Si je suis venu ici aujourd’hui, c’est pour vous dire que tout est inextricablement lié. Le Brexit, Trump, les élections de mars 2018 en Italie font partie d’un tout. (…) La première chose est un rejet total de ce que les élites ont imposé à la civilisation occidentale ». Par ailleurs, Steve Bannon a profité de son séjour romain pour se rapprocher de l’institut catholique Dignitatis Humanae, un centre d’études dirigé par le cardinal américain Leo Burke, l’un des principaux contradicteurs conservateurs du pape François.

Sommes-nous condamnés à osciller sans cesse entre des fuites en avant vers un avenir radieux qui n’arrive jamais et la crispation sur des « héritages » identitaires incarné par des démagogues ? La société « digitale » qui se dessine devant nous remet en cause les schémas binaires qui nous ont fait penser et vivre. Les utopies de droite et de gauche ont en commun d’avoir oublié d’interroger ces logiciels. Au moment où nos repères habituels vacillent se présente la tentation du fondamentalisme et du populisme.  Timothy Radcliffe, maître général de l’Ordre dominicain de 1992 à 2001 écrit ceci : « Confrontés au vide, nous pouvons être tentés de le remplir, par des platitudes que nous croyons à demi, par des substituts du Dieu vivant. Le fondamentalisme que nous observons si souvent dans l’Église aujourd’hui est peut-être la réaction effrayée de ceux qui se sont retrouvés à l’entrée de ce désert, mais n’ont pas osé l’endurer. Le désert est un lieu de silence terrifiant, que nous essaierons peut-être de couvrir en ressortant de vieilles formules assenées avec une terrible sincérité. Mais le Seigneur nous conduit dans le désert pour nous montrer sa gloire. Aussi, dit Maître Eckhart, « Tenez bon, et ne vacillez pas devant votre vide » (3) 

 

[if !supportLists]1.      [endif]Daniel COHEN : « Il faut dire que les temps ont changé… ». Chronique fiévreuse d’une mutation inquiète, éditions Albin Michel 2018, pages 107-108.

[if !supportLists]2.      [endif]Id. page 127

[if !supportLists]3.      [endif]Timothy RADCLIFFE : Je vous appelle amiséditionLa Croix-Cerf, 2000 pages 210-211. 

Les politiques face à « la malédiction de la finance »

Chronique de Bernard Ginisty du 11 octobre 2018

 

 

         Il y a un an, le magazine économique états-unien Forbes, publiait un article intitulé : la prochaine crise financière se prépare. On peut y lire ceci : « L’important taux d’endettement public et privé au niveau mondial est identifié comme un risque pouvant déclencher la prochaine crise financière. En effet, l’Institute of International Finance a publié une analyse qui estime la dette globale mondiale à 217 000 milliards de dollars, atteignant ainsi plus de 325% du PIB mondial. Dix ans auparavant celle-ci s’élevait à 276% du PIB » (1).         Ainsi, sur ce point précis, la situation s’est aggravée par rapport à la précédente crise financière. L‘emballement pour des produits financiers sophistiqués ne s’est pas modéré malgré les objurgations des politiques et les quelques mea culpa de dirigeants de banque lors de la précédente crise.

         Ce poids d’une gestion irresponsable de la finance sur l’économie vient d’être mis en lumière dans une récente étude publiée au Royaume-Uni qui montre qu’un excès de finance nuit à la croissance. « Plus le secteur financier est important, plus les flux financiers se dirigent majoritairement vers des activités peu productives. Au Royaume-Uni, seuls 3,5% des prêts vont vers l’industrie. L’immense majorité va vers l’immobilier et les actifs financiers, provoquant des bulles et une économie circulaire sans réelle valeur ajoutée. Les seuls bénéficiaires directs en sont les personnes qui travaillent dans le secteur financier lui-même : c’est un traditionnel phénomène de « rente » (2). Les auteurs de cette étude, économistes anglais et américains, estiment que l’excès du poids de la finance aurait fait perdre à ce pays, entre 1995 et 2015, 4500 milliards de livres soit l’équivalent de deux ans du produit intérieur brut.

         On comprend alors les propos du journaliste économiste britannique Nicholas Shaxon. Ce spécialiste des paradis fiscaux vient de publier un ouvrage intitulé : La malédiction des finances : à quel point la finance mondiale nous rend tous plus pauvres (3). A l’adresse de ceux qui se réjouissent bruyamment de l’arrivée à Paris de nombreuses banques suite au Brexit, il déclare ceci : « Les politiciens qui se lèchent les babines à l’idée d’attirer de nombreux banquiers à Paris grâce au Brexit feraient bien de faire attention à ce qu’ils souhaitent. Économiquement, cela pourrait se retourner contre eux » (4).

         Dans un article publié dans le Journal Le Figaro, Alain Touraine écrivait lors de la précédente crise financière ces mots qui restent d’une brûlante actualité : « Le système financier a créé des circuits coupés de la vie économique et celle-ci a subi les effets de cette crise, qui est devenue avant tout sociale par l’augmentation du chômage. Dans le cas présent, il s’est formé un deuxième système financier gigantesque qui n’a plus aucun rapport avec l’économie, qui n’a aucune fonction sociale sinon l’enrichissement de ceux qui le mènent. Et lorsque le financier se sépare de l’économique, l’ensemble du système social se casse, se fragmente. Résultat : nous sommes dans une situation qui ne peut être réglée, améliorée que si on recompose un système social. L’économie n’appartient plus à la société. Elle est devenue hors d’atteinte d’acteurs sociaux ou politiques. » (5). 

         C’est le problème majeur auquel doivent s’affronter aujourd’hui les responsables politiques. 

         

         

(1)        Maeva COURTOIS, Trader Algorithmique et Michel RUIMY, Professeur à l’ESCP Europe : La Prochaine Crise Financière Se Prépare….www.forbes.fr, 19 octobre  2017

(2)        Eric ALBERT : La « malédiction de la finance » étouffe l’économie. Le poids excessif de la City a eu un impact négatif sur le PIB du Royaume –Uni in journal Le Monde du 6 octobre 2018, Supplément Economie & Entreprise, page 3

(3)        Nicholas SHAXSON : The finance curse. How Global Finance Is Making Us All Poorer, éditions The Bodley Head Ltd, 2018. Cet ouvrage n’est pas encore traduit en français. Cité par Eric ALBERT, op.cit.

(4)        Nicholas SHAXSON in Eric Albert, op.cit.

(5)        Alain TOURAINE : La crise et la double mort du social in Le Figaro du 1er mars 2010, page 18

La démocratie et les « cabales des dévots » (1)

Chronique  de Bernard Ginisty du 3 octobre 2018

 

Le pape François vient de dénoncer vigoureusement le cléricalisme comme source principale de nombreux abus : « Le cléricalisme, favorisé par les prêtres eux-mêmes ou par les laïcs, engendre une scission dans le corps ecclésial. (…) Cela se manifeste clairement dans une manière déviante de concevoir l’autorité dans l’Église – si commune dans nombre de communautés dans lesquelles se sont vérifiés des abus sexuels, des abus de pouvoir et de conscience » (2).

Mais peut-être certains n’ont pas vu que les religions n’avaient pas, hélas, le monopole du cléricalisme.                                                                                                     Il s’agit d’une tentation permanente des responsables des institutions de s’identifier à elles pour donner une forme d’absolu à leurs propres idées et justifier ainsi leurs différents « abus ». Dès 1912, Charles Péguy pointait ces « cabales des dévots » qui menacent toujours le vivre ensemble : « Nous naviguons constamment entre deux curés, nous manœuvrons entre deux bandes de curés ; les curés laïques et les curés ecclésiastiques; les curés cléricaux anticléricaux, et les curés cléricaux cléricaux ; les curés laïques qui nient l’éternel du temporel, qui veulent défaire, démonter l’éternel du temporel, de dedans le temporel ;  et les curés ecclésiastiques qui nient le temporel de l’éternel, qui veulent défaire, démonter le temporel de l’éternel, de dedans l’éternel »  (3).

Syndicats, partis politiques, organisations culturelles et médiatiques ont aussi leur « clergé » tenté de s’identifier à  leur institution. Il ne suffit pas de jeter le catéchisme de son enfance aux orties pour se croire délivré du cléricalisme ! Il nous menace tous lorsque, par paresse intellectuelle ou confort, nous transformons institutions et idéologies en  idoles qui justifient toutes les dérives.

 La démocratie est le lieu du vivre ensemble et donc des rapports conflictuels et des compromis entre citoyens. La laïcité n’est pas un univers aseptisé qui nous dispenserait d’affirmer dans le débat public les raisons de vivre et de construire une société. En se libérant des emprises cléricales, la démocratie n’a pas fermé le débat sur les grandes options qui inspirent la vie, mais l’a situé chez chaque citoyen qui peut risquer sa parole propre, au lieu de se noyer dans les pensées uniques secrétées par les clergés institutionnels.

Le philosophe Paul Ricœur nous invite à fuir les consensus minables pour « une pratique  du dissensus mis en œuvre par une éthique de la discussion ». Il poursuit : « Il y a un noyau du poétique qui est le sacré, le religieux, la parole originaire. Çà, c’est le problème des convictions. Et le problème de la communauté politique est de pouvoir partager cette conviction en la retraduisant dans le langage de chacun, dans sa philosophie, dans sa liberté laïque » (4).  C’est dans un espace démocratique, et non dans le refuge dans des cléricalismes religieux nationaux ou institutionnels, que peuvent se déployer les itinéraires personnels vers ce que chacun juge comme essentiel.

(1) L’expression « cabale des dévots » a servi à désigner, au I7ème siècle, la lutte menée par la société secrète du Saint-Sacrement, organisation clandestine de catholiques intransigeants pour faire interdire le Tartuffe, comédie de Molière jugée blasphématoire (source Wikipedia)

(2) Pape FRANCOIS : Lettre au peuple de Dieu in Journal La Croix du 21 août 2018

(3) Charles PEGUY : Dialogue de l’histoire et de l’âme charnelle in Oeuvres en prose complètes,  Editions la Pléiade  Tome III Paris 1992 page 668

(4) Paul RICOEUR : L’unique et le singulier. Entretien avec Edmond Blattchen Alice éditions, Bruxelles 1999 page 73

L’Europe face aux défis de Donald Trump.

Chronique de Bernard Ginisty du 19 septembre 2018

 Il ne se passe pas de jours sans que  des révélations témoignent de l’amateurisme et de l’impulsivité du leader de la première puissance du monde. Si un réalisateur de film avait mis en scène un Président des Etats Unis d’Amérique tel que Donald Trump, il aurait été taxé probablement d’exagération et « d’anti américanisme primaire ». Bob Woodward, journaliste d’investigation connu pour ses révélations sur l’affaire du Watergate qui ont conduit le président Nixon à la démission vient de publier un ouvrage accablant pour le président américain. Interrogé sur la chaîne CBS News,  le journaliste déclare « Quand on voit comment fonctionne la Maison Blanche, on se dit « Prions pour qu’il n’y ait pas de crise ».

Cette dérive de la démocratie états-unienne avait été analysée dès 2007 par l’ancien vice-président des Etats-Unis, Al Gore,  dans son ouvrage traduit en français sous le titre La raison assiégée. Il montre comment la démocratie participative est aujourd’hui en danger. Quand l’américain passe en moyenne 4 heures par jour devant l’écran de télévision, le débat d’idées, fondé sur l’écrit qui permettait « la comparaison la plus complète et la plus libre des opinions contradictoires (…) a fini, en l’espace d’une génération, par nous sembler aussi obsolète que la voiture à cheval » » (1). D’où sa conclusion : « Il se peut bien que le recul de la gymnastique nécessaire à la démocratie – le net déclin de la lecture et de l’écriture – ainsi que le matraquage de nouvelles angoisses au moyen de spots publicitaires et les remèdes de charlatans vantés comme des solutions miracles aient provoqué un désordre immunitaire de la démocratie américaine qui empêche les citoyens de réagir de façon appropriée (…) Nous réagissons démesurément à des menaces illusoires et restons passifs en face des dangers réels » (2).

Un autre grand danger, déjà analysé par les pères fondateurs de la démocratie états-unienne, vient de l’accumulation de richesses par un petit nombre.  Al Gore reprend ici le propos de l’un d’entre eux, Alexander Hamilton, premier Secrétaire du Trésor de l’histoire des Etats-Unis : « A mesure que les richesses s’accroîtront et s’accumuleront dans les mains de quelques uns, que le luxe prévaudra dans la société, la vertu sera de plus en plus considérée comme un accessoire de la fortune, et la tendance sera d’abandonner le modèle républicain » (3).

Milliardaire sans grands scrupules et animateur de jeux télévisuels, Donald Trump incarne, jusqu’à la caricature, la crise de la démocratie américaine. Il appartient à l’Union européenne, présentée par Donald Trump dans une interview à la chaîne CBS le 15 juillet dernier comme un de ses « ennemis », de prendre acte de cette nouvelle situation et de résister, pour reprendre le propos de Bob Woodward, à cet « assaut contre la raison ».  Comme l’écrit Pascal Boniface, directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques : « S’ils ne réagissent pas, les Européens se trouveront dans la même situation que les pays de l’Est pendant la guerre froide à l’égard de l’Union soviétique : un strict lien de dépendance. Donald Trump souhaite domestiquer les Européens. Son attitude est inacceptable et attentatoire à notre souveraineté. Il est plus que temps de mettre en place une souveraineté stratégique européenne. » (4).

(1)  AL GORE : La raison assiégée, éditions du Seuil, 2008, page 19. Le titre original de l’ouvrage est : The  Assault on Reason.

(2)  Id. page 61

(3)  Id. page 83. Alexander Hamilton (1757-1804) fut le premier Secrétaire du Trésor des Etats-Unis d’Amérique

(4)  Pascal BONIFACE : Relever le défi de la menace Trump in journal La Croix, 17 septembre 2018, page 26.

La mort, angle mort de nos sociétés (Régis Debray)

Chronique de Bernard Ginisty du 12 septembre 2018

 

 Dans son dernier  ouvrage, Régis Debray s’interroge sur ce qu’il appelle « l’Angle mort » de nos sociétés que l’acte souvent suicidaire des terroristes nous oblige à regarder en face : la place de la mort dans notre vie. «On ne s’expliquera pas jusqu’au bout avec les « fous de Dieu » sans s’expliquer avec notre situation à nous qui sommes devenus sages, paraît-il, au point de ne plus croire en une quelconque vie future » (1) Et il continue : « On a si bien perdu de vue cette vieille connaissance du Paradis, que les divers plans de lutte contre la radicalisation se heurtent à un plafond de verre qu’on n’aperçoit même plus.  Pas question donc de rappeler à nos responsables que le scénario damnation/rédemption, et la kyrielle de représentations et de sentiments qu’il commande en aval (culpabilité, espérance, châtiment, expiation, etc. ) a gouverné jusqu’à hier les mentalités faites au moule des religions rapidement dites du Livre » (2).

Régis Debray balaye les paisibles certitudes scientistes héritées du XIXème siècle pour qui ces questions ne seraient que propos de retardataires face à une modernité éclairée et triomphante. C’est ce qu’il appelle la dialectique Coca-Cola/Ayatollah : « Qui ne voit que le rouleau compresseur de la mondialisation économique et heureuse suscite une balkanisation furieusement culturelle, réveillant autour de la planète les soubresauts identitaires que l’on sait » (3).

L’auteur pose la question aux chrétiens : « D’où vient que le christianisme s’est socialement transformé en un humanisme plus, une éthique pour mieux se porter et améliorer la vie en commun et non comme une préparation à la vie éternelle ? (4) Il faut bien reconnaître que les annonces d’un paradis futur par les religieux et de lendemains qui chantent par des apparatchiks ont trop souvent servis à justifier les pires comportements des pouvoirs en place comme de ceux qui voulaient les remplacer. Beaucoup de ceux qui ont milité pendant des lustres pour des solidarités concrètes et la préparation d’un avenir meilleur en ont gardé un goût amer.  Cela  conduit aux replis individualistes, identitaires, religieux et nationalistes qui se multiplient.

Dans ce contexte, la question que se pose Régis Debray à la fin de son livre nous concerne tous : « Reste à savoir (…) si une civilisation peut grandir et tenir sur ses deux pieds en se privant de toute trouée sur un lointain, ou en logeant ses confins de conquête dans l’espace interplanétaire et non plus intergénérationnel, pour desserrer le temps si bref imparti à chaque terrien de passage » (5). La mort met en question tous nos systèmes d’installation dans des certitudes et dans des modes de vie. Elle nous rappelle  notre condition de « passant » comme l’exprime le poète René Char : « Ce qui m’a mis au monde et qui m’en chassera n’intervient qu’aux heures où je suis trop faible pour lui résister. Vieille personne quand je suis né. Jeune inconnue quand je mourrai. La seule et même passante » (6).

(1)   Régis DEBRAY : L’Angle Mort, éditions du Cerf, 2018, page 9.  Ce texte est celui de la leçon inaugurale prononcée par Régis Debray le 9 mars 2018 dans le cadre des Rendez-vous du Bastogne War Museum intitulée : « Le terrorisme : sommes-nous en guerre, » A l’occasion de la sortie de l’ouvrage, le journal  Le Monde des 2 et 3 septembre a publié un débat entre Régis Debray et Edgar Morin intitulé On n’arrive pas encore à regarder la mort en face.

(2) Id. pages 25-26

(3)   Id. page 33

(4)   Id. page 30. Frère John de Taizé dresse le même constat : « Si nous fixons notre regard sur les soucis pratiques du commun des fidèles ainsi que des responsables d’Eglises (…) l’eschatologie a été reléguée aux oubliettes de l’histoire. Le christianisme s’est vu, comme une religion mondiale, pour certains même «  la vraie religion » (…) Bref elle existe pour agir comme une influence humanisante sur la société (In Terre de passage. Le Samedi saint et la redécouverte de l’au-delà, éditions Les Presses de Taizé, 2017, pages 7-8).

(5)   Id. page 81

(6)  René CHAR : Feuillets d’Hypnos, in Œuvres complètes, La Pléiade Editions Gallimard Paris I988 p. 178.

« Dire non, de façon catégorique, à toute forme de cléricalisme  »

Pape François         

    Chronique de Bernard Ginisty du 5 septembre 2018.

   Suite à la révélation, par la justice de plusieurs pays, d’abus sexuels commis par des clercs dans l’Eglise catholique, notamment auprès de mineurs, le Pape François a adressé, le 20 août dernier, une Lettre au peuple de Dieu. Il reconnaît  les responsabilités  collectives de la communauté ecclésiale : « Avec honte et repentir, en tant que communauté ecclésiale, nous reconnaissons que nous n’avons pas su être là où nous le devions, que nous n’avons pas agi en temps voulu en reconnaissant l’ampleur et la gravité du dommage  infligé à tant de vies ».

  L’analyse de cette situation le conduit à dénoncer le cléricalisme  comme une des sources principales de ces crimes : « Cela se manifeste clairement dans une manière déviante de concevoir l’autorité dans l’Église – si commune dans nombre de communautés dans lesquelles se sont vérifiés des abus sexuels, des abus de pouvoir et de conscience – comme l’est le cléricalisme, cette attitude qui annule non seulement la personnalité des chrétiens, mais tend également à diminuer et à sous-évaluer la grâce baptismale que l’Esprit Saint a placée dans le cœur de notre peuple . Le cléricalisme, favorisé par les prêtres eux-mêmes ou par les laïcs, engendre une scission dans le corps ecclésial qui encourage et aide à perpétuer beaucoup des maux que nous dénonçons aujourd’hui. Dire non aux abus, c’est dire non, de façon catégorique, à toute forme de cléricalisme » (1).

Le président de la commission doctrinale de la Conférence des évêques de France le définit ainsi : « Le risque de dérive cléricale existera toujours, et il faut dire aussi que certains fidèles sont à la recherche de chefs. Un bon prêtre n’est pas quelqu’un qui pense à la place des autres, mais qui permet à chacun d’accéder à sa propre liberté spirituelle. Notre tête, c’est le Christ, pas un prêtre, si formidable soit-il » (2).

Le Christ invite chacun au risque d’une nouvelle naissance et non à l’embrigadement clérical ou institutionnel. Pour ceux qui seraient fascinés par des clercs ou laïcs charismatiques se proclamant « maîtres spirituels », Paul, dans sa Première Epître aux Corinthiens, rappelle vigoureusement la voie spirituelle évangélique  : « Quand l’un déclare : « Moi j’appartiens à Paul », l’autre : « Moi à Apollos », n’agissez-vous pas de manière toute humaine. Qu’est-ce donc qu’Apollos ? Qu’est-ce donc que Paul ? Des serviteurs par qui vous avez été amené à la foi ; chacun d’eux a agi selon les dons que le Seigneur lui a accordé (…) Que personne ne fonde son orgueil sur des hommes car tout est à vous : Paul, Apollos ou Cephas, le monde, la vie ou la mort, le présent ou l’avenir, tout est à vous, mais vous êtes à Christ et Christ est à Dieu » (3).

Frère Roger, fondateur de la communauté de Taizé, avait tout à fait conscience  de ce danger lorsqu’il écrivait : « Accueillir avec mes frères tant de jeunes à Taizé, c’est avant tout être pour eux des hommes d’écoute, jamais des maîtres spirituels. Qui s’érigerait en maître pourrait bien entrer dans cette prétention spirituelle qui est la mort de l’âme. Oui, se refuser à capter quiconque pour soi-même.  (…) Souvent nous ne connaissons pas grand-chose du contexte dans lequel se déroule l’existence de ceux qui se confient. De toute manière, leur répondre par des conseils ou par des catégoriques « il faut » mènerait sur des chemins de traverse. Les écouter, pour déblayer le terrain et préparer en eux les chemins du Christ » (4).

(1)          Pape François : Lettre au peuple de Dieu in Journal La Croix du 21 août 2018, pages 3-4

(2)           Eric de Moulins-Beaufort : président de la commission doctrinale de la conférence des évêques de France, journal La Croix du 30 août 2018, page 4.

(3)          1ère Epître aux Corinthiens, 3, versets 2-4 et 21-23.

(4)           Frère Roger, de Taizé  (1915-2005): Aux côtés des plus pauvres éditions Les Presses de Taizé 2017, pages. 143-14

Retrouver la disponibilité pour l’écoute d’une « bonne nouvelle ».

Chronique de Bernard Ginisty du 4 août 2018

               Beaucoup d’entre nous vivent actuellement  un « temps de vacances ». Ce peut être celui du recul par rapport aux enjeux qui tissent notre vie quotidienne et de la disponibilité pour l’écoute d’une parole neuve qui soit bonne pour nous, c’est-à-dire d’un Evangile.

           Le livre Les Actes des Apôtres retrace les premiers pas des Eglises chrétiennes, après la disparition de Jésus, pour annoncer cet « Evangile ». L’ouvrage s’achève par le récit de la rencontre de l’apôtre Paul, assigné à résidence par les autorités romaines, avec les notables juifs présents à Rome (1). « Dans l’exposé qu’il leur fit, il rendait témoignage du Royaume de Dieu et cherchait à les persuader au sujet de Jésus,  en partant  de la Loi de Moïse et des Prophètes. Cela dura depuis le matin jusqu’au soir ».  N’ayant pas manifestement réussi à convaincre ses visiteurs, Paul conclut la réunion en citant le prophète Isaïe : « Va trouver ce peuple et dis lui : vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas ; vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas. C’est que l’esprit de ce peuple s’est épaissi : ils se sont bouché les oreilles, ils ont fermé les yeux, de peur que leurs yeux ne voient, que leurs oreilles n’entendent, que leur esprit ne comprenne, qu’ils se convertissent. Et je les aurais guéris ! ». Sachez le donc : c’est aux païens qu’à été envoyé ce salut de Dieu. Eux, ils écouteront ».

           Dès le début de l’histoire de l’évangélisation, c’est le « païen » qui apparaît comme capable d’écouter une parole neuve. Déjà, l’Evangile de Jean, mettait en scène l’échange entre les Grands-prêtres et les gardes du Temple qu’ils avaient envoyés arrêter Jésus (2) : « Pourquoi ne l’avez-vous pas amené ? Les gardes répondirent : Jamais homme n’a parlé comme cet homme ! ». Face à cette attitude d’ouverture sans a priori,  le texte va développer toutes les raisons de ne pas écouter une parole neuve. Celles de l’inévitable fatuité des notables : « Auriez-vous donc été abusés, vous aussi ? Parmi les notables ou parmi les Pharisiens, en est-il un seul qui ait crû en lui ? Il  y a tout juste cette masse qui ne connaît pas la Loi ». Mais aussi l’enfermement de ceux qui font du sol un destin. A Nicodème qui objecte qu’il vaudrait mieux entendre Jésus avant de le condamner, les notables rétorquent : « Serais-tu de Galilée toi aussi ? Cherche et tu verras qu’il ne se lève pas de prophètes en Galilée ».

           Ainsi une éducation religieuse, une réflexion théologique, un héritage culturel peuvent devenir un obstacle majeur à l’écoute d’une Parole libératrice ! C’est le « païen » en moi qui peut écouter l’inouï, car ce qu’il entend n’est pas récupéré a priori dans des significations qui voudraient coloniser d’avance ce qui arrive.  Nous sommes au cœur de la démarche spirituelle. Se risquer dans son « paganisme, » hors des éthiques, des concepts, des sécurités pour aborder ce lieu radical où s’éprouve la donation première, tel est le passage. Mais d’autres sont « passés » et d’abord le Christ qui s’est défini comme Pâques. Et donc, au moment même où la vie m’est redonnée, la fraternité universelle des « passants » m’est offerte. Cette épreuve de soi, bien loin d’enfermer dans un ego stérile ou dans l’attente passive d’une prochaine eschatologie, ouvre au sourire fraternel, à l’éthique du vivre ensemble et donc au politique.

           Pour le poète et traducteur de la Bible Jean Grosjean : « L’Evangile n’est pas difficile d’accès à cause de ce qu’on ne saurait pas, mais à cause de ce qu’on croit savoir » (3) Dans son très beau commentaire de l’Evangile de Jean, il écrit ceci : « Tout pouvoir, même religieux, regarde un prophète comme un trublion et toute pensée, même religieuse, regarde un prophète comme un fou. Un prophète est un briseur de sécurité, mais il a souvent commencé par se déblayer lui-même. C’est sa désertification et sa fragilité qui sont contagieuses.  (…) Les religions, qu’elles soient des institutions ou des spiritualités, redoutent le souffle corrosif de l’inspiration. Le prophète n’est utilisable que mort : on l’embaume, on l’interprète. C’est que le prophétisme a le caractère de l’irréligion, voire de l’athéisme. Casser les idoles c’est casser les coutumes et les idées. Tous les moyens d’aller à Dieu sont renversés pour que ce soit Dieu qui vienne à sa guise, imprévisiblement » (4).

(1)  Actes des Apôtres, 28, 16-29

(2)  Evangile de Jean, 7, 45-52

(3)  Jean GROSJEAN (1912-2006) : Araméennes, éditions du Cerf, 1988, page 122

(4)   Jean GROSJEAN : L’ironie christique. Commentaire de l’Evangile de Jean, éditions Gallimard, 1991, page 36

Retrouver un regard naissant sur le monde.

Chronique de Bernard Ginisty du 4 juillet 2018

  Les rapports entre vie spirituelle et engagement dans la cité sont au cœur de la vie chrétienne. Comment vivre à la fois la disponibilité et l’écoute de la Parole et construire le vivre ensemble des hommes dans les lourdeurs du réel. Trop souvent, les choix apparaissent tranchés. Ou bien il faudrait s’immerger entièrement dans les luttes du siècle et, si la recherche spirituelle vous habite, vous devenez vite un militant suspect. Ou alors, il ne serait possible de vivre  la quête du Tout Autre qu’à l’abri des turbulences de la société des hommes. Le christianisme, religion de l’Incarnation, refuse cette dichotomie. La dimension mystique y est vécue non dans un arrière monde, mais comme l’épreuve extrême du réel : l’effort de dépasser les représentations, pour vivre la présence. C’est accepter que le monde, les autres et Dieu puissent toujours surprendre et défaire nos laborieuses constructions et nos a priori.

  Loin de s’épanouir dans une paisible sagesse, ce rapport est de l’ordre de l’affrontement. Sa meilleure illustration nous est donnée dans le fameux texte biblique du combat de Jacob avec l’Ange (1). Toute la nuit, Jacob lutte avec celui qui le bouscule jusqu’à l’aurore. De ce corps à corps, il sort boiteux, mais vivant. Les blessures de celui qui se laisse sans cesse appeler à naître et à renaître, tracent le chemin de la vérité de l’homme. La vie spirituelle ne s’accomplit pas dans la conquête d’états de conscience subtils, mais, par-delà les pesanteurs de l’avoir, de l’habitude et des sécurités, dans l’accueil de cette réalité première fondatrice : je me reçois à chaque instant et je reçois le monde dans son incessante nativité.

  Les mystiques des grandes traditions religieuses, lorsqu’ils veulent traduire cette traversée du réel, quittent les catégories théologiques ou dogmatiques qui les ont porté s pour s’exprimer dans le registre de la poésie. Le travail de « poésie », au sens fort du poïen grec qui évoque le travail créateur de l’artisan, indique un engagement sociétal qui ne soit pas un enlisement. C’est ce qu’exprime avec bonheur un grand poète contemporain, Yves Bonnefoy : « La poésie est notre rencontre de ce qui est non comme une idée, une représentation mentale, éloignée de nous par nos concepts mêmes, mais comme, pleinement, immédiatement, présence. (…) Or vivre ainsi la présence autour de soi, c’est aussi l’éprouver dans les personnes. Au lieu de leur substituer une idée de ce qu’elles sont, de les soumettre à des lois, voire à une idéologie, les voici présentes, elles ont retrouvé leur droit à être. (…)La poésie vécue comme poésie, c’est le désir et l’agent de l’instauration démocratique qui peut seule sauver le monde » (2).

  Si la définition du chrétien est d’être « témoin de la Résurrection », alors les Eglises ont pour tâche première d’engendrer des femmes et des hommes qui n’ont pas peur du risque de créer et d’aimer dans des sociétés minées par leurs obsessions sécuritaires.

  

(1) Livre de la Genèse : 33, 24-32

(2) Yves BONNEFOY (1923-2016) : La poésie peut sauver le monde in Le Monde de l’éducation septembre 1999

« Critique de la raison sourde »

Chronique de Bernard Ginisty du 27 juin 2018

 

Lorsque François Pinault, une des plus grandes fortunes française, déclare dans un entretien au magazine M du journal Le Monde que « le président Macon ne comprend pas les petites gens » en ajoutant : « J’ai peur qu’il mène la France vers un système qui oublie les plus modestes » (1), on ne peut que s’étonner de ce soudain intérêt pour les « petites gens ». Ses démêlées avec le fisc pour des montages financiers litigieux lui évitant de payer l’impôt sur la fortune qui est un des outils de redistribution au service des « petites gens » ne nous avaient pas habitués à une telle empathie pour ses concitoyens les moins fortunés.

Mais, bien au delà de la polémique, de tels propos illustrent ce mal qui mine nos sociétés et que Maurice Bellet appelle « la raison sourde ». Dans son ouvrage intitulé « Critique de la raison sourde » qui constitue en quelque sorte son « discours de la méthode », il dénonce une pensée qui « n’entend pas : c’est à dire qui se veut close sur elle-même, fermée sur ses principes, hostile à l’étranger ». Une pensée n’est vivante que dans la mesure où elle pratique l’hospitalité qu’il définit ainsi : « Ce n’est pas la prétention, en acceptant toute pensée qui se propose, de l’intégrer à la mienne. L’hospitalité de la pensée est, pour qui la pratique, exode : le champ s’élargit, éclate, ouvre sur l’étranger, défait l’idée qu’on pourrait tout tenir en la main pensante » (2).

Si la critique des systèmes de pensée totalitaires qui ont ensanglanté le XXe siècle est aujourd’hui communément admise,  l’autisme d’une pensée fermée à l’autre se réfugie dans ce qu’on appelle les « expertises » qui permettaient à Alain Minc de se définir, il y a une dizaine d’années, comme gardien du « cercle de la raison », hors duquel il ne pouvait y avoir qu’insignifiance.

L’autre façon de se fermer à l’ouverture à l’autre est de se transformer en touriste : « Le paradoxe essentiel de notre culture c’est qu’en ayant l’ambition de tout connaître et de tout comprendre, son extrême respect de l’autre et du différent est seulement un chapitre de notre science ; voire plus médiocrement de notre curiosité de touristes et de nos envies de consommation. On veut garder Louksor et le Parthénon ; mais on y va plus avec des sacrifices, on y va avec son appareil de photo » (3).

Il nous faut lutter contre cette « surdité » de la raison à la parole de l’autre. Cela  dépasse largement la tolérance courtoise et la curiosité touristique. C’est savoir penser et agir dans le monde en sachant  que « la pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs devient la pierre d’angle » (4).

(1)    M, le magazine du journal Le Monde du 22 juin 2018

(2)    Maurice BELLET : Critique de la raison sourde, éditions Desclée de Brouwer, 1992, pages 201-202

(3)    Maurice BELLET : La chose la plus étrange, éditions Desclée de Brouwer 1999, page 20

(4)    Evangile de Matthieu, 21, 44

De la politique spectacle à la responsabilité citoyenne.

Chronique de Bernard Ginisty du 20 juin 2018

 Depuis des décennies, l’exhortation aux mutations nécessaires constitue le passage obligé de tout discours politique. Le vide politique croissant entre un État  ballotté par la mondialisation des échanges économiques et financiers et des citoyens bousculés par les fractures sociales qui se multiplient  constitue un risque majeur pour nos démocraties s’il ne conduit pas à un renouveau radical de l’action politique. Quelle que soit la pertinence des projets de transformation sociétale, ceux-ci resteront inefficaces s’ils ne s’accompagnent pas d’une évolution de la conscience des citoyens. La mutance des individus est une des conditions d’une réelle mutation sociétale.

Définir l’État, l’Economie, la Sécurité Sociale, les Partis politiques, les Syndicats comme des institutions extérieures conduit à passer son temps à réclamer à ces structures des évolutions que nous nous refusons d’opérer. Plus encore, nous faisons comme si nous ne participions pas au blocage de ces institutions que nous dénonçons pour en faire des idoles tour à tour tutélaires ou menaçantes.

Dans une époque où les paradigmes changent fondamentalement, il serait dérisoire que le mouvement social se cantonne à invoquer des institutions qui n’en peuvent mais et à commenter des discours d’élites impuissantes. La « mutance » ne nous appelle pas à déserter le terrain social mais à l’aborder en citoyen responsable, sujet de significations dans l’espace public. Elle met en évidence le lien entre la construction du monde et la construction de soi au lieu de nous projeter vers quelque « croissance », quelque « sens de l’histoire » ou quelque « homme providentiel ».

Dans son ouvrage intitulé L’impur, le philosophe  Jean Guitton, analysait la crise que nous traversons par notre refus de choix clairs par rapport à nos convictions profondes, choix qui supposent toujours des « sacrifices ». Ce refus du « sacrifice » conduit à ce que Jean Guitton appelle la « dissociation » qui lui semble une caractéristique du monde moderne : « Le sacrifice qui accepte la dualité, obtient l’unité. La dissociation qui nie la dualité, obtient la scission intérieure. Le sacrifice obtient la joie profonde au milieu de la peine. La dissociation obtient une angoisse amère au milieu de la joie. Le sacrifice dispose l’homme à des tâches humaines. La dissociation le ramène à l’égoïsme. Le sacrifice nous fait homme et nous unit aux autres hommes. La dissociation nous fait moi et nous oppose aux autres moi. Bien plus,  elle oppose le moi au moi, de sorte que le moi devient son propre bourreau » (1).

Le « sacrifice » n’est pas ici un hommage fait au dolorisme ou à des pulsions perverses religieuses qu’a su si bien analyser Maurice Bellet (2). C’est la condition de possibilité d’engagements concrets par lesquels nous échappons à la condition de spectateur amusé et/ou consterné des crises contemporaines  pour accéder à notre responsabilité d’être humain. C’est ce dont a témoigné, entre autres, au prix de sa vie le colonel de gendarmerie Arnaud Beltrame (3).

(1)  Jean GUITTON (1901-1999) : L’impur, éditions Desclée de Brouwer 1991, page 154.

(2)  Maurice BELLET (1923-2018) : Le Dieu pervers, éditions Desclée de Brouwer 1979, page 154. L’éditeur vient de rééditer ce texte magistral et toujours actuel en format de poche.

(3)  Arnaud BELTRAME (1973-2018), officier de gendarmerie assassiné après s’être volontairement substitué à une otage lors de l’attaque terroriste dans le Super U de Trèbes, dans l’Aude, le 23 mars 2018

Du « mondial » à la pétanque : sport et convivialité

Chronique de Bernard Ginisty du 13 juin 2018.

 

         A l’heure où j’écris ces lignes, les meilleures équipes de football   de la planète convergent vers Moscou pour vivre le « Mondial ».  Les plus allergiques au ballon rond ne pourront éviter d’être « concernés ». Voir des foules entières  chavirer de bonheur ou de consternation en vivant la rencontre d’un ballon, d’un joueur inspiré et d’un filet : cela touche les plus blasés.

         On a tout dit sur l’utilisation des jeux au service des pulsions nationalistes et ses dérives financières. Ceci dit, cette célébration mondiale multiplie les possibilités de partages. Lors du dernier « Mondial », le très modeste connaisseur du football que je suis a pu échanger avec quantité de personnes. J’ai osé lever le nez de mon journal dans le métro pour parler à mon voisin,  revécu avec des chauffeurs de taxis des phases de jeu sélectionnées par la télé, échangé au bistrot des propos définitifs sur tel ou tel joueur médiatique. Bref, le mondial m’a facilité l’échange avec une très grande diversité de personnes en mettant à ma disposition une langue permettant de me risquer à l’échange avec le premier venu sans avoir à deviner d’abord dans quel registre je devais m’exprimer.

         Je connais une autre activité, bien plus modeste, qui rivalise avec le football en retombées conviviales. C’est la pétanque ! Et je dirai même que la pétanque, sur ce point précis, est nettement supérieure. Tout d’abord, sa technicité limitée fait que l’esprit le moins doué peut comprendre les règles et faire des commentaires. En ce qui concerne les investissements, pas ici de grands stades, mais un simple terrain vague suffit. Enfin le rapport entre joueurs et spectateurs s’équilibre. Ce sont ainsi des  milliers de petites sociétés informelles d’échanges  qui se renco ntrent chaque jour que le soleil fait.

         Et je pense tout à coup à ce qui se passerait si demain des spécialistes s’emparait de cette modeste création quotidienne des gens ordinaires  pour la propulser dans la sphère du marché. Nul doute que nous aurions quantité d’équipements spécialisés. Une nuée de spécialistes (on dit aujourd’hui « consultants »), apparaîtrait pour expliquer que le jeu de pétanque ne saurait s’exercer sans la médiation de leur savoir professionnel !

         Ne boudons pas le plaisir des grandes manifestations  « mondiales » qui  nous font vibrer au diapason de la planète. Mais ne les attendons pas pour inventer au quotidien de nouveaux échanges. Redécouvrons que la création conviviale  est à notre portée… celle d’un jeu de pétanque.

 

Pour des Eglises, « communautés de nos aurores » (1)

Chronique de Bernard Ginisty du 6 juin 2018.

Dans la période de crise des certitudes et des identités que nous traversons, il est particulièrement important de décrypter ce que proposent les Eglises.  Dans un récent article, la pasteure Béatrice Cléro-Mazire analyse les propositions des Eglises protestantes (2). Sa réflexion me paraît concerner aujourd’hui l’ensemble des communautés chrétiennes.

Deux « tentations » lui paraissent aujourd’hui traverser les Eglises : celle du « cocooning » : le bien-être remplacerait le salut. « Dans cette perspective, l’Eglise devient le lieu du « cocooning des âmes » (…) Pendant une heure ou deux dans la semaine, tout va bien pour tous ceux qui viennent se « ressourcer » à l’église. (…) Sans doute la pression qui repose sur une génération condamnée à réussir économiquement, puisque c’est là que semble se situer le seul salut, est-elle assez forte pour que de tels lieux de décompression existent. Mais qu’en est-il du message évangélique ? »

L’autre tentation qui traverse  parfois les mêmes  Eglises, consiste en un raidissement des positions morales et dogmatiques : « Prônant une lecture littérale de la Bible, affirmant une foi sans faille comme « valeurs sûres » capables de résister à la complexification de nos relations, de nos mœurs et de nos modes de vie, ces « ultra-religieux » se campent comme les tenants d’une alternative à la désorganisation du monde (…) Sans doute, est-il rassurant de se dire qu’on est enfin installé du côté des purs».

La pasteure trouve un certain équilibre entre ces tentations extrêmes dans les Eglises « dites historiques » que « les partisans des Eglises du bien-être regardent avec tendresse comme on regarde un petit vieux qui a vécu et auxquelles les partisans de la rigueur reprochent leur tiédeur en matière de conviction ». Pour Béatrice Cléro-Mazire, ces Eglises sont « historiques », car  leurs pratiques sont liées à l’histoire des hommes : « D’adaptations en relectures, d’hésitation en confiance, ces Eglises de la « voie du milieu » sont en révolution permanente. Elles n’ont pas de recettes et c’est là leur force». Ce qui l’amène à définir ces Eglises comme « des fabriques de symboles ».

Elle conclut ainsi sa réflexion : « La vocation de nos Eglises n’est sans doute pas d’anesthésier nos contemporains des maux que le réel provoque en eux, ni d’enseigner ce que chacun  doit croire pour être dans le droit chemin. Ce serait une vocation au mensonge. J’aimerais croire que la vocation de nos Eglises est d’aider chacun à y trouver les mots pour écrire son propre évangile ». Elle rejoint le propos  du théologien jésuite Joseph Moingt : « Je pense que les communautés chrétiennes sont en voie de se reconstituer en communautés de lecture de l’Evangile, autrement donc qu’en communautés de célébrations ; on n’est plus dans la situation où les fidèles ne pouvaient entendre l’Evangile que dans l’acte hiérarchique du clerc qui leur en faisait la lecture et leur dictait ce qu’ils devaient comprendre. Ils sont en voie de prendre leur responsabilité de leur être chrétien, de se définir par rapport à l’Evangile et de prendre aussi la responsabilité de leur être en Eglise » (3).

(1)  J’emprunte cette expression au poète René CHAR (1907-1988) dans ce passage de son ouvrage Les Matinaux : « L’aventure personnelle, l’aventure prodiguée, communauté de nos aurores » in Œuvres complètes, bibliothèque de La Pléiade, éditions Gallimard 1983, page 332

(2)  Béatrice CLERO-MAZIRE, pasteure de l’Eglise protestante unie de France à Boulogne-Billancourt : Le salut : entre cocooning et pédagogie, revue Evangile & Liberté, mensuel protestant des théologies libérales, avril 2018, pages 2 et 3.

(3)  Joseph MOINGT : Croire quand même. Libres entretiens sur le présent et le futur du catholicisme, éditions TempsPrésent, 2010, page 184 . Ancien professeur de théologie à l’Institut Catholique de Paris, Joseph Moingt a dirigé pendant plus de trente ans la revue Recherches de Science Religieuse.

Les chemins chrétiens vers la liberté

Chronique de Bernard Ginisty du 30 mai 2018

 

       La liturgie chrétienne situe la fête de Pâques dans  la suite de l’histoire biblique de l’Exode. En effet, l’événement pascal ouvre non pas un temps d’installation dans des certitudes définitives, mais un itinéraire vers cette « liberté à laquelle nous avons été appelés » (1).

       L’errance du peuple d’Israël pendant quarante ans dans le désert n’a été viable, nous dit la Bible, que grâce à  la «manne », un « pain du ciel » qui « pleuvait » chaque jour. La première fois que les fils d’Israël découvrirent ce phénomène « ils se dirent l’un à l’autre manne-hou (Qu’est-ce ?), car ils ne savaient pas ce que c’était » (2).  Ils nommèrent alors cette  nourriture par cette question ! Pour le rabbin et philosophe Marc-Alain Ouaknin, « pendant toute la traversée du désert, pendant quarante ans, les enfants d’Israël ont mangé du « qu’est-ce que c’est ? ». Expérience fondatrice où s’est forgé l’apprentissage de la  liberté et de la parole. Etre libre, c’est pouvoir garder de façon constante une distance par rapport au monde, ne pas être happé immédiatement dans la « toile d’araignée du sens » idéologiquement préfabriquée. Etre libre, c’est garder une interrogation devant le monde et être capable de voir en lui, à chaque fois, l’aube qui recommence » (3).

       Pour l’apôtre Paul, la Résurrection du Christ ouvre à « l’exode  » permettant de passer « du vieil homme à l’homme nouveau ». Dans son Épître aux Colossiens, il invite à se libérer de la prétention totalisante des éléments constitutifs ce que Marc-Alain Ouaknin appelle « la toile d’araignée du sens idéologiquement préfabriquée » :

– la philosophie: « cette creuse duperie à l’enseigne de la tradition des hommes, des éléments du monde et non plus du Christ ».

– le pouvoir : « Il a dépouillé les Autorités et les Pouvoirs, il les a publiquement livrés en spectacle, il les a traînés dans le cortège triomphal de la Croix ».

– la dévotion : « Ne vous laissez pas frustrer de la victoire par des gens qui se complaisent dans une dévotion, dans un culte des anges, ils se plongent dans leurs visions et leur intelligence les gonfle de chimères ».

– la morale : « Pourquoi vous plier à des règles comme si votre vie dépendait encore du monde : ne prend pas, ne goûte pas, ne touche pas ; tout cela pour des choses qui se décomposent à l’usage (…) Voilà bien les commandements et les doctrines des hommes. Ils ont beau faire figure de sagesse, religion personnelle, dévotion, ascèse, ils sont déniés de toute valeur »

– les possessions : « Faites donc mourir ce qui appartient à la terre : débauche, impureté,  passions, désir mauvais et cette cupidité qui est une idolâtrie ».

– les identités : « Il n’y a plus Grec et Juif, circoncis et incirconcis, barbare, Scythe, esclave, homme libre, mais Christ : il est tout en tous » (4)

              Paul définit ainsi la « liberté » comme l’accès à une hiérarchie des valeurs qui permet d’éviter les enfermements intellectuels, moraux  ou institutionnels : « Par l’amour, mettez-vous au service les uns des autres. Car la loi toute entière trouve son accomplissement en cette unique parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (5).

(1) Epître aux Galates, 5, 13

(2) Exode, 16, 15

(3) Marc-Alain OUAKIN : Méditations érotiques. Essai sur Emmanuel Levinas, éditions Balland, 1992, pages 69-70.

(4) Epître aux Colossiens, 2,8 à 3,11

(5) Epître aux Galates, 5, 13-14.

Cinquante ans après « Mai 68 ».   

Chronique de Bernard Ginisty du 23 mai 2018

  

Le cinquantième anniversaire de ce qu’on appelle « les événements de mai 68 » nous vaut une abondance de magazines commémoratifs et de témoignages d’élites sur leurs émois de jeunesse. C’est le moment de relire ceux pour qui ce mois de Mai  ne fut pas une simple escapade contestataire mais d’abord un commencement. Michel de Certeau exprimait ainsi la nouveauté de Mai 68 : « Il est frappant de voir surgir la question indiscrète : comment se créer? là où régnait l’impérieuse urgence : créer quoi et comment » (1).

Dans un ouvrage reproduisant ses entretiens avec Philippe Sollers sur  France-Culture, l’écrivain et philosophe Maurice Clavel exprimait le danger de méconnaître la dimension « spirituelle » de l’événement : « Si nos camarades de Mai 68 voient toujours dans leur révolte un principe humain-rien-qu’humain, (…)  leur révolte rallie le principe de ce qu’elle condamne, se plante sur la racine même du mal ! Ils se ressourcent à la source empoisonnée ! Et çà recommence ! La contradiction mortelle se reproduit, s’intériorise, s’in-so-lu-bi-li-se. C’est la définition même de la névrose obsessionnelle incurable ! »  (2). Que la génération  révoltée contre la « société de consommation » ait inventé une société caractérisée ainsi par Emmanuel Faber, PDG de la multinationale Danone : « Nous sommes à la fin des années 1980, c’est l’explosion de la finance en France. Elle est partout et sa puissance paraît sans limite » (3) illustre, jusqu’à la caricature, ce propos de Clavel.

Il est toujours aussi urgent de sortir de l’anesthésie de la conscience qui nous fait accepter la jungle financière comme nécessaire à l’ordre du monde décrété par des « experts ».  La bourse ou la vie ? La rente ou le risque ? La répétition ou la création ? La bataille individualiste sans merci de tous contre tous ou la création d’espaces de solidarité ? Tout cela n’est ni littérature, ni slogans. C’est le choix entre le goût de vivre et d’aimer et la frénésie de durer et d’accumuler. Constater que certains soixante-huitards soient passés de la « lutte des classes » à la « lutte pour les places » nous apprend que ce goût de la vie ne se réduit pas à une orgie printanière. Elle est un long travail non seulement de militance dans l’espace public, mais aussi de mutance personnelle. « Je n’ai donc pas vu en Mai, écrit Clavel, le retour de la religion – oh non ! – mais peut-être de la foi et à coup sûr d’une transcendance, d’un infini, d’un inépuisable en fécondité existentielle et historique, cela dans une société dont les philosophies ne servaient plus guère qu’à faire tenir plus ou moins les gens ensemble et entrer dans le circuit de la hiérarchie des pouvoirs » (3).

Pour reprendre les mots de Michel de Certeau, il est plus que jamais nécessaire que la question « comment se créer » surgisse dans un monde où règne « l’impérieuse urgence » de la création de la marchandise.

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(1) Michel de CERTEAU (1925-1986) : La prise de parole  Editions Desclée de Brouwer, Paris 1968  page 133.

(2) Maurice CLAVEL (1920-1979) et Philippe SOLLERS Délivrance. Entretiens diffusés du 19 au 23 juillet 1976 dans le cadre de l’émission de Jacques Paugam « Parti pris » sur France Culture, éditions du Seuil, Paris 1977, page 63.

(3) Emmanuel FABER : Chemins de traverse. Vivre l’économie autrement. Editions Albin Michel 2011, page 19. Il vaut la peine de citer tout le passage : « Nous sommes à la fin des années 1980, c’est l’explosion de la finance en France. Elle est partout et sa puissance paraît sans limite. Toutes les situations de la vie semblent pouvoir être exprimées sous forme d’équations optionnelles, valorisables à coup d’équations et de formules pour créer des algorithmes de décision irréfutables (.  ..) D’un seul coup, les liens de causalité s’estompent. L’équation  est totalisante. Dotée d’une telle puissance rhétorique et de l’invincibilité avérée de l’efficience des marchés, la finance semble avoir le pouvoir de mettre la réalité au monde et de lui indiquer sa visée téléologique. Alpha et Oméga ».

(3) op. cit. page 68.

De l’impasse majeure de ce qu’on appelle économie

Maurice Bellet.

Chronique de Bernard Ginisty du 16 mai 2018

 

Maurice Bellet, qui vient de nous quitter, est connu pour une œuvre portant sur des problématiques philosophiques, théologiques et psychanalytiques. Il l’est moins pour ses écrits sur l’économie (1).  

Dans un article récent, Guy Roustang, directeur de recherche honoraire au CNRS,  auteur de plusieurs ouvrages sur l’économie sociale, souligne le grand intérêt de sa réflexion sur ce sujet. Il commence par ces mots : « Un excellent ami, économiste patenté, s’était offusqué de ce que le théologien, philosophe, psychanalyste, Maurice Bellet ait marché sur ses brisées en publiant un livre « La seconde humanité » qui avait pour sous-titre « De l’impasse majeure de ce qu’on appelle l’économie ». Pourtant M. Bellet avait pris soin de parler d’un dédoublement de l’économie. D’un côté l’économie, discipline qui a sa spécificité et qui parle de la production, de la distribution des biens et de la finance, sur laquelle il ne revendiquait aucune compétence. D’un autre côté l’économie « prenant cette fonction majeure, de constituer « le fond » par rapport auquel se situe tout ce qui fait la vie humaine – et, du même coup, d’être en ultime instance ce qui régit tout ». Ce que dénonce Maurice Bellet, c’est le triomphe de qu’il appelle « l’écorègne » qui le conduit à écrire  avec humour: « On n’en est pas encore à juger les écoles d’après les revenus des anciens élèves ou la pensée d’un philosophe d’après le tirage de ses bouquins ou son audimat à la télé, mais courage, on approche !».

Pour Maurice Bellet, l’écorègne est rendu possible  par la confusion entre besoin, envie et désir. A la télévision, la publicité remplace la prière du soir : « le dieu qu’elle offre à servir et contempler est le Désir-envie lui-même …  c’est la fuite en avant qui permet de tenir debout, c’est la boulimie d’innovation, de production, de vente, de chiffre d’affaires, de consommation qui est l’équilibre même de l’éco-règne ». Alors que les sagesses traditionnelles invitent à modérer le désir, « l’argent signifie la suppression de la limite du désir. Moyen du désir infini » (3).

Maurice Bellet et Guy Roustang remettent en cause les pseudos évidences qui sont le fondement de la « science » économique. Elles ont conduit à ce que l’économie, art de vivre dans notre maison commune, se laisser coloniser par la spéculation financière. Ils nous apprennent à démystifier ce qu’on  nous présente comme une pensée scientifique « incontournable ». En cela, ils rejoignent l’économiste Bernard Maris, assassiné avec l’équipe de Charlie Hebdo en 2015, qui imaginait, dans un de ses derniers ouvrages, l’avènement, après « l’homo hierarchicus » des sociétés traditionnelles et « l’homo oeconomicus » de sociétés modernes, d’un « homo benevolens » qu’il définit, à rebours du modèle économique obsédé d’accumulation, sur le modèle du chercheur : « Il est un domaine où l’on ne peut exister que par la coopération, sinon l’on meurt, c’est la recherche. (…) Le chercheur, altruiste par nécessité, est le caractère, le personnage qui peut être généralisé dans une société de la connaissance. (…) Il n’y a pas que les chercheurs qui fonctionnent selon le donner-recevoir-rendre. Les milliers d’associations sont, à leur manière, des chercheurs et des développeurs libres. Toutes ces cigales créent une énorme richesse qui n’est jamais comptabilisée, contrairement à celle des fourmis » (4). .

A rebours du propos de « l’économiste patenté » rapporté par Guy Roustang, l’économie est une chose trop sérieuse pour en faire une chasse gardée des économistes qui la protégerait ainsi du questionnement  de la philosophie, des sciences humaines, de la théologie et de l’expérience des acteurs de terrain.

(1)    Parmi les ouvrages de Maurice BELLET (1923-2018) sur le thème de l’économie on peut citer : La seconde humanité : De l’impasse majeure de ce que nous appelons l’économie, éditions Desclée de Brouwer, 1993 ; L’Europe au-delà d’elle-même, éditions Desclée de Brouwer 1996 ; Le Sauvage indigné, éditions Desclée de Brouwer 1998 ; Invitation, plaidoyer pour la gratuité et l’abstinence, éditions Bayard 2003, L’avenir du communisme, éditions Bayard 2013.

(2)   Guy ROUSTANG : Economie et Société : les leçons de Maurice Bellet in www.garriguesetsentiers.org <http://www.garriguesetsentiers.org>  30 avril 2018.  Dès 1993, Guy Roustang a été un des précurseurs de la critique du fondamentalisme économiste dans l’ouvrage publié avec Bernard Perret aux éditions du Seuil : L’Economie contre la Société. Affronter la crise de l’intégration sociale et culturelle que Maurice Bellet considérait comme une des sources de sa réflexion.

(3)  Toute la réflexion de Maurice Bellet sur la question économique me paraît être l’approfondissement de  ce que Charles Péguy dénonçait déjà au début du 20ème siècle : « Pour la première fois dans l’histoire du monde les puissances spirituelles ont été toutes ensemble refoulées, non point par des puissances matérielles, mais par une seule puissance matérielle qui est la puissance de l’argent. (…) Pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est maître sans limitation ni mesure. (…) Par on ne sait quelle effrayante aventure, par on ne sait quelle  aberration de mécanisme, par un décalage, par un dérèglement, par un monstrueux affolement de la mécanique ce qui ne devait servir qu’à l’échange a complètement envahi la valeur à échanger. (…). L’instrument est devenu la matière et l’objet et le monde ». (Charles PEGUY : Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne (1914). In Œuvres en prose complètes, Tome 3, Editions Gallimard, bibliothèque de La Pléiade, 1992 pages 1455-1457. Ce texte posthume est un des derniers écrits de Péguy avant sa mort sur le front le 5 septembre 1914).

(4) Bernard MARIS (1946-2015) : Plaidoyer (impossible) pour les socialistes, éditions Albin-Michel, 2012, pages 216-219

Témoigner de la Résurrection

Chronique de Bernard Ginisty du 9 mai 2018

Chaque printemps, la liturgie nous invite à vivre durant plusieurs semaines un « temps pascal ». Par delà le retour des saisons qui voit, après les hivers, succéder les printemps, le chrétien est invité à se comporter en témoin de la résurrection, événement majeur qui rompt cet « éternel retour ».

En être témoin n’est pas devenir un maître ou un gourou. Les Actes des Apôtres nous indiquent la nature exacte de ce « témoignage ». Ainsi, au moment où Pierre et Jean guérissent un infirme au Temple de Jérusalem, Pierre s’adresse ainsi au peuple stupéfait : « Hommes d’Israël, pourquoi vous étonner de cela ? Pourquoi fixer les yeux sur nous, comme si nous avions fait marcher cet homme par notre puissance et notre sainteté personnelles » (1). Etre témoin de la puissance de résurrection n’est pas se l’approprier. C’est la réveiller en chaque être humain. Au lieu de chercher à capter l’homme dans une séduction spirituelle, charismatique ou institutionnelle, il s’agit d’annoncer à chacun que la mort ne saurait tuer la puissance de vie qui l’habite.

Être témoin c’est aussi ne pas s’ériger en juge. Quelques semaines seulement après l’ignominieuse passion souffert par Jésus, Pierre refuse de condamner le peuple d’Israël comme ses chefs : « Le Prince de la vie que vous aviez fait mourir, Dieu l’a ressuscité des morts, nous en sommes témoins (…) Cependant,  frères, je sais que vous avez agi dans l’ignorance, vous et vos chefs. (…) Convertissez-vous et revenez à Dieu pour que vos péchés soient effacés ». Et il conclut : « C’est vous qui êtes les fils des prophètes et de l’Alliance que Dieu a conclue avec vos pères.  (…) C’est pour vous que Dieu a d’abord suscité, puis envoyé  son Serviteur pour  bénir chacun d’entre vous si vous vous détournez de vos méfaits » (2).

Ainsi, au moment même où sont clairement reconnues les forces mortifères qui habitent « les hommes d’Israël » et ses chefs, leur mission d’héritiers de l’Alliance est réaffirmée. Le témoin de la Résurrection n’est pas un juge, mais celui qui appelle chaque être humain et chaque institution à discriminer en eux ce qui est force de vie et force de mort.

La signification universelle du message pascal que le Christ demande d’annoncer aux quatre coins du monde, ne passe ni par des prouesses spirituelles ou institutionnelles d’Eglises, ni par la prétention de vouloir s’ériger en juge du Bien et du Mal. En ce sens,  les Eglises sont des rampes de lancement sur les chemins de la fraternité universelle, alors qu’elles se réduisent  parfois à des institutions qui s’enferment dans un entre-nous dégoulinant de vertueuses certitudes.

 Plus modestement, mais aussi plus radicalement, la fête de Pâques révèle à tout homme que, quel que soit son malheur, sa faute ou son désespoir, il y a en lui une source vive intarissable qui ne cesse de l’inviter à des résurrections. Comme le dit l’apôtre Paul : « Là où le péché a proliféré, la grâce a surabondé» (3).

(1)   Actes des Apôtres, 3, 12

(2)   Id. 3, 15-19

(3)   Epître aux Romains, 5, 20

Crise des Eglises et fraternité des itinérances.

Chronique de Bernard Ginisty du 2 mai 2018

 

       Dans son  récent ouvrage intitulé La grande peur des Catholiques de France (1), Henri Tincq qui a été journaliste spécialisé dans les questions religieuses à La Croix, puis au Monde de 1985 à 1998, s’inquiète de ce qu’il considère comme un repli identitaire de son Eglise qui se « droitise ». Dans un entretien publié par l’hebdomadaire Le Point, il déclare ceci

« J’appartiens à une génération de catholiques élevée à l’âge d’or de ces fameux mouvements d’Action catholique qui voulaient témoigner de leur foi dans la société, sans recherche excessive de la visibilité et sans prosélytisme. À une génération héritière des grandes réformes du concile Vatican II qui a invité les fidèles à sortir du système de « chrétienté » rigide d’autrefois et à s’ouvrir au monde moderne, à entrer en dialogue avec d’autres religions autrefois ignorées, voire combattues et avec les non-croyants. Un catholicisme missionnaire, social, progressiste, œcuménique qui a fait émerger des générations de militants syndicalistes, politiques, associatifs, a forgé des personnalités comme Jacques Delors, Michel Debatisse dans le monde agricole, Edmond Maire dans le monde syndical. Nous venions d’un « moule » catholique et nous allions vers les autres. Aujourd’hui, c’est le processus inverse qui est à l’œuvre : de jeunes croyants issus d’un monde non catholique vont chercher dans l’Église des modèles rassurants et visibles d’identification, des convictions, des valeurs et un sens à leur vie qu’ils ne trouvent pas ailleurs. Dans ma jeunesse, on passait de l’Église au monde. Aujourd’hui, on vient d’un monde sécularisé et on entre dans l’Église » (2).

Un certain nombre de catholiques se reconnaîtront dans cette nostalgie de ce prétendu « âge d’or » de ces « fameux mouvements d’Action catholique ». Mais il est possible de faire une autre lecture de la crise actuelle de l’Eglise catholique, celle, par exemple, que le jésuite, philosophe, théologien, et historien Michel de Certeau décrivait dans son ouvrage La faiblesse de croire :

      « La foi chrétienne est expérience de fragilité, moyen de devenir l’hôte d’un autre qui inquiète et qui fait vivre. Cette expérience n’est pas nouvelle. Depuis des siècles, des mystiques la vivent et la disent. Aujourd’hui voici qu’elle se fait collective, comme si le corps tout entier des Eglises, et non plus quelques individus individuellement blessés par l’expérience mystique, devrait vivre ce que le Christianisme a toujours annoncé : Jésus-Christ est mort. Cette mort n’est plus seulement l’objet du message concernant Jésus, mais l’expérience des messagers. Les Eglises, et non plus seulement le Jésus dont elles parlent, semblent appelées à cette mort par la loi de l’histoire. Il s’agit d’accepter d’être faible, d’abandonner les masques dérisoires et hypocrites d’une puissance ecclésiale qui n’est plus, de renoncer à la satisfaction et à « la tentation de faire du bien ». Le problème n’est pas de savoir s’il sera possible de restaurer l’entreprise « Eglise », selon les règles de restauration et d’assainissement de toutes les entreprises. La seule question qui vaille et celle-ci : se trouvera-t-il des chrétiens pour vouloir rechercher ces ouvertures priantes, errantes, admiratrices ? S’il est des hommes qui veuillent encore entrer dans cette expérience de foi, qui y reconnaisse leur nécessaire, il leur reviendra d’accorder leur Eglise à leur foi, d’y chercher non pas des modèles sociaux, politiques ou éthiques, mais des expériences croyantes – et leurs communications réciproques, faute de quoi il n’y aurait plus de communautés et donc plus d’itinérances chrétiennes (3).

      Ces deux lectures, parmi tant d’autres, de la crise vécue par des catholiques, loin de s’exclure,  invitent  tous les croyants à se risquer, par delà les aléas de leurs institutions et les crises de leurs certitudes, à la fraternité de leurs “itinérances”.

(1) Henri TINCQ : La grande peur des Catholiques de France », éditions Grasset, 2018.

(2) Henri TINCQ : Une partie de l’Eglise se droitise, voire s’extrême droitise ; Entretien dans l’hebdomadaire  Le Point du I avril 2018.

(3) Michel de CERTEAU  (1925-1986): La faiblesse de croire, éditions du Seuil, 1987, pages 313-314.

« Déjà et pas encore » Frère John, de Taizé.

Chronique de Bernard Ginisty du 25 avril 2018

La liturgie chrétienne nomme le temps qui sépare la fête de Pâques de celle de l’Ascension « Temps pascal ». Dans son dernier ouvrage, Frère John, de Taizé, analyse la dichotomie fondamentale de ce temps qu’il résume par cette expression « Déjà et pas encore ». En effet, quelle relation peut exister entre  le « déjà là » de l’espérance biblique réalisée par la mort et la résurrection du Christ et le « pas encore » d’une attente toujours ouverte ?

Il s’agit là pour lui d’une question  dérangeante qui renvoie à la structure de la foi chrétienne que célèbre « une journée souvent oubliée du calendrier chrétien, au moins en Occident, le samedi saint, en tant que jour où se côtoient la mort et la résurrection du Christ ». Or, nous dit l’auteur, « j’ai été frappé de constater la grande résonance de ce thème du samedi saint chez tant de personnes aujourd’hui. Ce jour où tout est accompli, mais où rien n’est visible (…) Se peut-il que nous soyons entrés dans une sorte de samedi saint historique, une ère où tant d’espoirs s’avèrent illusoires et où ne savons pas ce qu’il faut mettre à leur place ? » (1).

Cela renvoie à une interrogation  fondamentale sur la nature du christianisme à savoir s’il s’agit« d’une religion ou bien une révolution ». En se proposant comme un Evangile, c’est-à-dire l’événement d’une « Bonne Nouvelle », le christianisme ne se présente pas comme « une religion, une philosophie ou une éthique de plus », mais comme l’entrée de Dieu dans l’histoire humaine, ce qui en effet est de l’ordre d’une « révolution ». Dès lors l’espérance chrétienne prend une dimension eschatologique que malheureusement, selon frère John, le christianisme majoritaire a oublié : « Si nous fixons notre regard sur les soucis pratiques du commun des fidèles ainsi que des responsables d’Eglises (…) l’eschatologie a été reléguée aux oubliettes de l’histoire. Le christianisme s’est vu, comme une religion mondiale, pour certains même « la vraie religion » (…) Bref elle existe pour agir comme une influence humanisante sur la société » (2).

Au terme de son analyse, frère John nous invite à ne pas oublier notre condition « pascale » : nous sommes des « passants ». « Tout rêve de créer un ordre sociopolitique chrétien en recourant à l’Evangile pour réformer les sociétés (…) se révèle donc comme foncièrement chimérique » (3). Et il conclut : « Cela veut dire que, pour un disciple du Christ, le salut n’est jamais simplement une condition statique, atteinte une fois pour toutes. Celui-ci est un passage avec le Christ, constamment réactivé, pour aller « derrière le voile » (4).

(1)      Frère JOHN, de Taizé : Terre de passage. Le Samedi saint et la redécouverte de l’au-delà, éditions Les Presses de Taizé, 2017, pages 7-8.

(2)      Id.  page 230.

(3)      Id. page 263

(4)      Id. page 245. Dans un très beau chapitre intitulé Le Temps est maintenant, Frère John développe ce surgissement du « kairos » de Dieu dans le « chronos » de ce monde : « Le kairos de Dieu ne prend pas sa place à l’intérieur du chronos de ce monde comme un moment précédé et suivi par d’autres. (…) La proclamation de Jésus nous dit que le Jour où Dieu règne est dès lors toujours imminent, toujours en train de faire irruption dans notre vie, mais il n’est jamais quelque chose que nous pouvons posséder et intégrer tranquillement. (…) La venue de Dieu ne peut jamais être incorporé, sans reste, dans notre monde et dans notre mentalité. (…) Jésus parle d’une metanoïa – un retournement radical des priorités et du regard pour entrer dans ce que Dieu propose » pages 180-181.

La foi chrétienne ouvre à la fraternité universelle

 Chronique de Bernard Ginisty du 18 avril 2018

Le récent discours du Président de la République lors de sa rencontre avec les représentants de l’Eglise catholique au Collège des Bernardins à Paris, le 9 avril dernier, a suscité un certain émoi chez les défenseurs de la laïcité. En effet en déclarant vouloir réparer « le lien entre l’Eglise et l’Etat qui s’est abîmé », on pouvait légitimement s’interroger pour savoir s’il s’agissait de remettre en cause la loi de séparation entre l’Etat et l’Eglise de 1905. La teneur globale du discours du Président montre que ce n’est pas son intention.

Cependant, on ne peut  pas ne pas voir, dans certains pays européens de tradition chrétienne, le retour d’un nationalisme agressif qui s’appuie sur des hiérarchies d’Eglises chrétiennes. La plus grande victoire des fondamentalismes islamistes qui défient l’Europe serait d’acculer les chrétiens à se convertir à leur logiciel. La foi chrétienne ne saurait être liée au destin de  son milieu géographique d’origine. Analysant les processus de déchristianisation en Europe, le théologien Joseph Moingt écrit :

 « La déchristianisation de l’Europe n’est pas venue du rejet d’une foi vaincue par les progrès de la raison et de la science, mais schématiquement, de la conjonction d’un fait social et d’un fait religieux, conjonction obscurcie par les interactions d’un fait sur l’autre. Il y a eu, d’une part, le fait que la société civile voulait se libérer des tutelles religieuses dans tous les domaines qui relevaient exclusivement à ses yeux du temporel et du rationnel ; et, d’autre part, le fait que trop de chrétiens n’adhéraient pas à la foi par attachement volontaire au Christ mais par conformité passive à la religiosité commune. Les uns se séparaient de l’Eglise parce qu’ils partageaient, souvent en invoquant l’Évangile, les aspirations nouvelles à la liberté de pensée et de parole que repoussait l’Eglise, et d’autres les rejoignaient, qui perdaient la foi quand elle cessait d’être la croyance majoritaire de la société » (1).

Le Christianisme est né de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ rejeté par les représentants de sa religion d’origine qu’il n’a jamais reniée. Il serait désolant qu’une « nouvelle évangélisation » de l’Europe se traduise par des tentatives de refaire des « chrétientés » nationales ! L’itinéraire chrétien vers Dieu consiste à quitter le  « mon Dieu-bon Dieu » bricolé par nos peurs et nos fantasmes et le « notre Dieu » des fondamentalismes religieux ou nationalistes pour aller vers l’universalité du « Notre Père ». C’est ce chemin que, selon Maurice Bellet, nous enseignent les mystiques chrétiens : « Les mystiques les plus orthodoxes le savent (on conçoit que l’autorité religieuse s’en méfie !). S’approcher de Dieu, c’est le rendre lointain par rapport à tout ce que avons construit : le vrai temple est l’Ailleurs, le souffle que tu entends, mais dont tu ne sais ni d’où il vient ni où il va » (2).

Nous ne sommes pas définis par nos appartenances, mais par notre histoire qui ne cesse de nous déloger de nos certitudes. La foi n’est pas une pratique qui découle d’une théorie, elle est un va et vient permanent entre ce que nous vivons et la lecture que nous en faisons à la lumière de l’Evangile.

(1) Joseph MOINGT : L’Evangile sauvera l’Eglise, éditions Salvator 2013,  page 114.

(2) Maurice BELLET (1923-2018) : Dieu, personne ne l’a jamais vu, éditions Albin  Michel 2008, page 84.

« Ce n’est pas de répondre qu’il s’agit, mais de déplacer la question » Maurice BELLET 1923-2018 (1).

Chronique de Bernard Ginisty du 8 avril 2018

 

 

           Maurice Bellet vient de nous quitter à 95 ans. A 90 ans, il inaugurait ainsi son Blog : « Où j’en suis ? A la fin de ma vie, bien sûr. Avec le désir, intact, de voir naître, parmi les humains, ce dont l’urgence ne fait que croître : un mode de vie, un mode de pensée (les deux ne font qu’un) qui soit à la hauteur de la crise prodigieuse où nous sommes engagés.

            Or, il me semble que cette exigence-là met fin, paradoxalement, à ce qui fut l’une des grandes ambitions des « modernes » : le discours sur (sur Dieu, sur l’être, sur l’homme, sur la science, sur tout), le survol, la place privilégiée du critique qui n’est pas atteint par ce dont il parle. Oh, cette attitude n’a pas disparu. Les plus hyper-critiques savent ce qu’il en est de l’objet de leur pensée ! Et bien sûr, je peux tomber moi-même dans ce travers. Pourtant, ce que nous vivons est tel qu’il s’agit plutôt de tracer chemin dans une immensité, forêt, désert ou océan, que nous ne survolons pas. J’espère être dans cette humilité, quand offrir une pensée c’est donner à quelques-uns, peut-être, de quoi éclairer leur expérience » (2).

     Depuis plus de soixante ans, Maurice Bellet, prêtre, théologien, philosophe et psychothérapeute a poursuivi une voie très originale dans l’univers chrétien. Livre après livre, il a tracé des chemins neufs bien loin des débats éculés dans lesquels a végété trop souvent le catholicisme contemporain : progressisme ou intégrisme, défense inconditionnelle ou critique systématique des hiérarchies. C’est à une expérience de l’aurore, du saisissement de tout l’être par une bonne nouvelle qui arrache à la tristesse et à la mort qu’il nous convie. Si le mot Evangile a un sens, ce ne peut être que celui d’un événement nouveau, inattendu, radicalement « bon » et non quelque chose d’ennuyeux et de rabâché. Certaines formes d’éducation religieuse peuvent être le pire obstacle à ce qu’il y ait « bonne nouvelle », en contribuant à éviter à chacun de faire l’expérience personnelle d’une parole neuve.

      C’est ce qu’il écrivait encore dans un de ses derniers ouvrages intitulé  « Un chemin sans chemin » : Savoir si c’est chrétien ou pas n’est plus la question. En ce moment du chemin, ce qui advient, advient : il n’y a pas d’étiquette. Est-ce du moins ce qui reste de la foi chrétienne quand le contenu traditionnel paraît se défaire ? Du dehors, on peut juger ainsi. Du grand, de l’immense édifice de la doctrine chrétienne, de sa tradition, sa pratique ses œuvres, il ne resterait finalement qu’un humanisme élémentaire, pauvre et confus.

 Bien entendu, c’est ce qui peut arriver. Mais ce que je décris est je crois très différent. Car ce qui reste n’est pas un reste. C’est un commencement. C’est l’ouverture d’un espace qui est peut-être celui de la foi des chrétiens, mais qui se trouvait comme confiné et rétréci dans ce que désigne, trop souvent, le mot religion” (3).

     On comprend alors ce qu’écrit Jean-Claude Guillebaud : « Je parle de Maurice Bellet, théologien aussi dérangeant que considérable. Nous sommes quelques-uns à penser qu’en toute logique, une meilleure place devrait être faite à ce penseur dans le débat public. Et notamment parmi les chrétiens. Je tiens même le pari suivant : on s’apercevra un jour ou l’autre qu’il aura été l’un des très rares intellectuels à jeter les fondements d’un « autre » christianisme » (4).

(1)  Maurice BELLET : Un chemin sans chemin, éditions Bayard, 2016, page 35.

(2)  Maurice BELLET : 0ù j’en suis ? http://belletmaurice.blogspot.com/2014/01

(3) Maurice BELLET : Un  chemin sans chemin, op.cit., pages 60-61.

(4) Jean-Claude GUILLEBAUD : Maurice Bellet, le clairvoyant, http://www.laviefr/, 08/03/2016.

La résurrection bouscule toutes nos idolâtries.

Chronique de Bernard Ginisty du 4 avril 2018

Dans la tradition chrétienne, Pâques se définit comme le huitième jour, celui qui s’ajoute aux sept premiers de la création que nous raconte le livre de la Genèse. La liturgie du temps pascal invite les chrétiens à prendre conscience de cette nouvelle naissance du monde. Le bassin des anciens baptistères où le catéchumène était immergé possédaient huit côtés pour manifester cet espace et ce temps de recréation auxquels, nouveau baptisé, il accédait. Les sept premiers jours de la création sont un donné qui tantôt nous plonge dans l’exubérance de la beauté du monde, tantôt nous pousse à la révolte contre un destin aveugle. Le huitième jour annonce qu’il n’y a d’accès authentiquement humain au monde que par une épreuve personnelle, celle justement par laquelle est “ passé ” le Christ.

L’existence chrétienne ne se réduit pas à une élévation spirituelle   jetant sur les misères du monde un regard distancié ou à l’enfermement dans un ordre moral censé la protéger. Au cœur de la vie des hommes, elle témoigne qu’aucun désastre n’est ultime et que personne n’est prisonnier de ses pires forfaitures. Il n’y a pas un autre monde où l’on serait protégé des combats politiques et des âpres conflits d’intérêts qui traversent nos existences. A la Samaritaine lui demandant s’il existe un lieu privilégié pour le nouveau culte, le Christ répond que la question n’est plus de prier ici ou là, mais “ en esprit et en vérité ” (1). Or, la question de la vérité ne résulte pas d’une érudition, mais du choix fondamental de ne plus faire de nous et de notre histoire le centre du monde. Pâques nous permet de dépasser la crainte de la mort, source de nos égocentrismes, pour parvenir à la liberté de vivre le monde non plus dans les catégories de la lutte et du destin, mais dans celles de la grâce et du don.

La résurrection du Christ rend toutes les résurrections possibles : voilà le message fondamental de ce temps pascal. Elle n’est pas la revanche de Celui qui a été injustement et ignominieusement condamné. Elle  ne se vit pas dans le triomphe des armes, mais dans la fragile lumière d’une matinée de printemps où quelques femmes découvrent un tombeau vide.

De Moscou à Washington en passant par plusieurs capitales européennes, certains responsables de différentes églises chrétiennes appuient aujourd‘hui des politiques nationalistes au nom de ce qu’ils considèrent comme la « résurrection » du message chrétien. Il suffit de relire l’Evangile pour découvrir que le Christ ne cesse de dénoncer ceux qui cherchent à transformer son message en justification nationaliste en leur demandant de ne pas confondre Dieu et César.

A la veille de son Ascension, le dernier message  de Jésus à ses disciples inquiets de voir le royaume où ils espéraient avoir les bonnes places leur échapper définitivement, est de les envoyer “jusqu’aux confins de la terre” (2) pour qu’ils deviennent des acteurs de la fraternité universelle. En cela réside le fondement de toute mondialisation qui soit autre chose que la juxtaposition conflictuelle de flux financiers mondiaux incontrôlés et de replis identitaires  religieux ou nationalistes.

 

(1)    Evangile de Jean, 4,  21-24.

(2)   Actes des Apôtres, 1, 6-8 : « Après sa mort, Jésus s’est présenté vivant, durant quarante jours. (…) Lors d’un repas, il leur a dit : Si Jean a baptisé par l’eau, vous, dans un jour prochain, c’est par l’Esprit saint que vous serez baptisés. Ceux qui étaient rassemblés là lui ont demandé : Est-ce maintenant que tu vas restaurer la royauté d’Israël ? Il a répondu : vous n’avez pas à connaître le calendrier que mon Père a fixé par sa seule autorité. Et encore : de la venue de l’Esprit saint sur vous, vous recevrez une puissance. Vous deviendrez mes témoins dans Jérusalem, en Judée et en Samarie, et jusqu’aux confins de la terre ».

« Tout commence par la communauté locale »

Chronique de Bernard Ginisty du 21 mars 2018

 A 51 ans, Didier Travier, normalien, agrégé de philosophie, conseiller presbytéral d’une paroisse cévenole, publie un ouvrage où il s’interroge : «  Suis-je encore chrétien ? ».  Pour répondre à cette question, il ne va pas se livrer à une longue analyse intellectuelle, mais partir de sa pratique religieuse locale en l’occurrence celle du culte protestant : « Puis-je encore prendre sincèrement part au culte ? ». Il ne s’agit donc pas d’un exposé théologique ou historique, mais de chercher   « une signification que je puisse, en conscience, faire mienne comme pratiquant formé aux exigences de la philosophie » (1).

 Pour l’auteur, confesser la foi n’est pas exposer une doctrine, mais s’exposer à l’action de l’Esprit et entrer dans la dynamique d’un événement. « La foi n’est pas une affaire d’objectivité – de science exégétique, de spéculation théologique, de démonstration philosophique – ce qui la suspendrait à l’obtention d’une certitude toujours différée. Elle est une décision existentielle prise dans l’urgence de vivre une vie digne de ce nom » (2) Le culte, et plus généralement toute liturgie chrétienne « met au cœur de nos cités, au cœur de nos rythmes, une chorégraphie de l’essentiel » comme l’écrit Olivier Abel dans la préface à l’ouvrage  (3). Didier Travier détaille ainsi les moments successifs de cette « chorégraphie » : « Croire en la beauté du monde en dépit de la souffrance, croire en la valeur de la personne en dépit du mal, croire en la puissance de la vie en dépit de la mort,  croire en l’avenir en dépit du présent » (4).

 Ainsi, le culte  vise « à me décentrer en me replaçant dans ce qui est plus originaire que moi : l’être, la vie, l’autre, la parole de pardon et d’espérance. Il est reconnaissance pour les dons desquels je tiens tout mon être et toute ma valeur. Il est en cela l’exact opposé de la religion comprise comme transaction avec le divin » (5).  La foi n’est pas la réponse à une question mais à un appel et engage une manière d’être et de vivre. Pour éviter que « la lettre devienne le tombeau de l’esprit et la religion celui de la foi » il y a nécessité de revivifier pratiques, institutions, doctrines par un contact répété avec le mystère de la transcendance. L’auteur reprend ici les analyses de Paul Ricoeur, dans son  ouvrage Plaidoyer pour l’utopie ecclésiale, pour qui le culte « est le lieu où la religion meurt sans fin, où cette mort est vécue comme autosuppression » (6). Toute démarche spirituelle chrétienne s’enracine dans le concret d’une communauté locale : « Il n’y a pas de raccourci vers l’universel. Tout commence par la communauté locale. Moins celle qu’on choisirait comme on achète une voiture – la pitoyable liberté du consommateur – que celle qui s’impose, avec plus ou moins de bonheur, du fait de la géographie paroissiale » (7).

 Le petit livre d’une centaine de pages de Didier Travier porte en lui, nous dit Olivier Abel, « quelque chose d’immense » : « Immense en effet, puisqu’il ne s’agit rien de moins que d’un éloge du culte, au travers d’une critique de la religion. Ou plutôt l’inverse : la religion est critiquée, mais au travers d’un éloge du culte plus profond, plus vaste, plus important, plus urgent. Au fur et à mesure que je le relis, il devient pour moi un  petit « classique », un texte auquel je sais que je reviendrai souvent » (8).     

(1)  Didier TRAVIER : Une confiance sans nom. Essai sur la foi, préface d’Olivier Abel, éditions Ampelos 2017, pages 14-15.

(2)  Id. pages 60-61

(3)  Id. page 11

(4)  Id. page 83

(5)  Id. page 105

(6)  Paul RICOEUR : Plaidoyer pour l’utopie ecclésiale, éditions Labor et Fides 2016, cité page106.

(7)  Didier TRAVIER : op.cit. page 68.

(8)  Olivier ABEL, préface à l’ouvrage de Didier Travier, op.cit. page 1.

Nicodème ou l’invitation à renaître.

Chronique de Bernard Ginisty du 14 mars 2018.

 

L’entretien de Jésus avec Nicodème que nous rappelait l’office liturgique de dimanche dernier, illustre l’itinéraire qu’il propose à ses disciples. Nicodème, « maître en Israël », membre du Sanhédrin, vint, de nuit, questionner Jésus dont la notoriété commençait à poser des problèmes aux autorités. Il s’attendait probablement à une discussion permettant la confrontation de points de vue. Mais, au lieu d’une discussion d’expert, il s’entend dire : « à moins de naître de  nouveau, nul ne peut voir le Royaume de Dieu », ce qui le déconcerte. Face à cette proposition, Nicodème se réfugie derrière deux objections, qui sont deux peurs, celle d’être « trop vieux » pour renaître et celle de la régression dans une matrice originaire : « faudra-t-il   rentrer une seconde fois dans le sein de ma mère ? »

Jésus va le déstabiliser davantage lorsqu’il lui dit : « Ne t’étonne pas si je t’ai dit : il vous faut naître d’en haut. Le vent souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit » (1). Cet appel à rester disponible à l’événement au lieu de s’enfermer dans des certitudes qui se voudraient définitives est le fondement de toute vie spirituelle et la mise en cause de toute maîtrise. C’est la remarque quelque peu ironique de  Jésus à Nicodème : « Tu es maître en Israël et tu n’as pas connaissance de ces choses ! ». La vie évangélique n’est pas faite de synthèses définitives mais de perpétuels commencements comme l’exprime avec beaucoup de justesse le jésuite et psychanalyste Denis Vasse :

« Si nous croyons que, dans une origine chronologique, l’homme a d’abord été fabriqué, puis qu’il s’est secondairement amélioré, jusqu’à ce qu’il arrive enfin à un résultat de produit fini, nous nous trompons tout à fait (…) Vivre, c’est être suscité à la vie à tous moments : naître et ressusciter sont le même acte de Dieu » (2).

Les maîtres des savoirs et des pouvoirs craignent toute naissance d’événements imprévus qui risquent de relativiser leurs sciences et leurs politiques. Et tous les Hérode de la terre seront tentés par la violence par peur d’une naissance qui les « renverserait leur trônes » ou bousculerait leurs certitudes. Voilà pourquoi Jésus recommande à ses disciples de ne pas s’enfermer dans des postures de maîtrise : « Pour vous, ne vous faites pas appeler Rabbi ; car vous n’avez qu’un Maître, et vous êtes tous frères. N’appelez personne votre Père sur la terre : car vous n’en avez qu’un, le Père céleste. Ne vous faites pas non plus appeler Docteurs, car vous n’avez qu’un Docteur : le Christ » (3).

Jésus invite Nicodème et tous ceux qui choisissent de suivre l’Evangile à refuser de coloniser l’avenir dans des savoirs a priori  pour goûter la saveur des commencements. Le monde nous advient alors comme signe de la générosité radicale du Père et appel à la fraternité entre les hommes que le poète René Char nomme « communauté de nos aurores » (4).

(1)  Evangile de JEAN, 3, 1-11

(2)  Denis VASSE : La Vie et les vivants, éditions du Seuil, 2001, page 218

(3)   Evangile de MATTHIEU, 23, 8-11

(4)   René CHAR (1907-1988) : Les Matinaux in Oeuvres complètes, La Pléiade, éditions Gallimard 1998, page 250.

« L’éveil est le propre de l’homme » Emmanuel Levinas

Chronique de Bernard GINISTY du 7 mars 2018

Depuis bientôt trente ans se multiplient les « cafés philosophiques ».  Ces lieux se proposent de remettre la philosophie au milieu des débats de la société contemporaine. Objectif louable à condition de se rappeler que philosopher ne consiste pas d’abord à trouver de nouvelles réponses à des questions cent fois posées, mais à interroger ces questions,  c’est-à-dire les axiomes implicites avec lesquels on les construit. C’est ainsi d’ailleurs qu’Emmanuel Levinas définit le travail philosophique :

« La philosophie permet à l’homme de s’interroger sur ce qu’il dit et sur ce qu’on se dit en pensant. Ne plus se laisser bercer ni griser par le rythme des mots et les généralités qu’ils désignent, mais s’ouvrir à l’unicité de l’unique dans ce réel, c’est-à-dire à l’unicité d’autrui. C’est-à-dire, en fin de compte, à  l’amour. Déjà, le philosophe Alain nous mettait en garde contre tout ce qui, dans notre civilisation prétendument lucide, nous venait des « marchands de sommeil ». Philosophie comme insomnie, comme éveil nouveau au sein des évidences qui marquent déjà l’éveil, mais sont encore et toujours des rêves. L’éveil est je crois le propre de l’homme » (1) Toute philosophie naît, comme Platon l’affirme après Socrate, de l’étonnement et du dialogue. On ne philosophe pas face à face, mais côte à côte dans l’étonnement partagé de ce qui nous éveille. Comme le suggère l’étymologie, la philosophie est indissociablement amour de la sagesse et sagesse de l’amitié.

La voie de l’éveil philosophique passe par une ligne de crête qui tente d’échapper à deux vertiges : celui de l’abandon fusionnel à ce qu’on croit être  le  réel  et celui de l’enfermement de ce réel dans des concepts abstraits qui rendent possibles tous les jeux intellectuels. Pour Levinas, l’aventure philosophique ne se traduit pas par la construction d’un système pour « expliquer » la totalité du monde, mais par l’engagement dans ce qu’il appelle une « caresse » mot à qui il donne un statut d’outil de connaissance : « La caresse est un mode d’être du sujet, où le sujet, dans le contact d’un autre, va au-delà de ce contact (…). Cette recherche de la caresse en constitue l’essence par le fait que la caresse ne sait pas ce qu’elle cherche. Ce « ne pas savoir », ce désordonné fondamental en est l’essentiel. Elle est comme un jeu  avec quelque chose qui se dérobe, et un jeu absolument sans projet ni plan, non pas avec ce qui peut devenir nôtre et nous, mais avec quelque chose d’autre, toujours autre, toujours inaccessible, toujours à venir. La caresse est l’attente de cet avenir pur, sans contenu (…). Si on  pouvait  posséder, saisir et connaître l’autre, il ne serait plus l’autre. Posséder, connaître, saisir sont les synonymes du pouvoir » (2).

A l’heure où certains médias transforment le débat d’idées en spectacle de joutes, il est salutaire de rappeler ces propos de Charles Péguy : « Assister à un débat de philosophie ou y participer avec cette idée qu’on va convaincre ou réduire son adversaire ou que l’on va voir l’un des deux adversaires confondre l’autre, c’est montrer qu’on ne sait pas de quoi on parle, c’est témoigner d’une grande incapacité, bassesse et barbarie. C’est témoigner d’un manque de culture. C’est montrer qu’on n’est pas de ce pays-là. (…)Une grande philosophie n’est pas celle qui prononce des jugements définitifs, qui installe une vérité définitive. C’est celle qui introduit une inquiétude, qui ouvre un ébranlement » (3).

(1)     Emmanuel LEVINAS (1905-1995) : Les imprévus de l’histoire. Éditions Fata Morgana, 1994, pages 199-200

(2)     Emmanuel LEVINAS : Le temps et l’autre. Presses Universitaires de France, 1985, pages 82-84.

(3)    Charles PEGUY (1873-1914) : Note sur M. Bergson et la philosophie bergsonienne in Oeuvres en prose   complètes, Tome III,  La Pléiade, éditions Gallimard 1992,  pages 1264-1270.

« Reprendre la route et aller, de commencement en commencement. » Frère Roger de Taizé (1).

Chronique de Bernard Ginisty du 28 février 2018.

A l’occasion de la quarantième rencontre européenne des jeunes organisée  à Bâle en décembre 2017 par la communauté de Taizé, le journal La Croix écrivait : « Les travaux de l’Église (catholique) de France, préparatoires au synode sur les jeunes, qui se réunira à Rome en octobre prochain, viennent encore de le montrer. Dans la totalité des consultations menées par les diocèses, la communauté œcuménique fondée en 1940, en Bourgogne, par frère Roger Schutz est mentionnée par les jeunes » (2).

Voilà plus de quarante ans que l’affluence des jeunes du monde entier se maintient à l’invitation de la communauté Taizé. Celle-ci se démarque de beaucoup de mouvements qui veulent renouveler les vieilles Eglises sur deux points essentiels : le refus de se prétendre des « maîtres spirituels » et de céder à la tentation de s’institutionnaliser en « mégachurch ». Il s’agit, pour  frère Roger de vivre ce qu’il appelle « la dynamique du provisoire » (3) : « Accueillir avec mes frères tant de jeunes à Taizé, c’est avant tout être pour eux des hommes d’écoute, jamais des maîtres spirituels. Qui s’érigerait en maître pourrait bien entrer dans cette prétention spirituelle qui est la mort de l’âme » (4). Et il explicite plus encore ce respect du cheminement personnel de chacun : « A tout âge, Dieu confie quelqu’un ou quelques uns à écouter, à accompagner jusqu’aux sources du Dieu vivant. De telles sources sont de Dieu, personne ne peut les créer. Qui voudrait s’y employer n’amènerait pas à Dieu, mais à lui-même. Cette attitude a un pouvoir de confusion. Pour l’Evangile, il n’y a pas de maîtres spirituels » (5).

Frère Benoît, responsable de la communication de la communauté insiste sur  la liberté d’appartenance institutionnelle laissée aux jeunes. « Frère Roger avait le souci que les jeunes ne se sentent pas attachés à Taizé mais soient renvoyés auprès de leurs Églises locales. Taizé n’est pas un mouvement de jeunesse, ni une institution d’Église parallèle » (6). Devant un rassemblement des groupes charismatiques à Lyon, frère Roger précisait son projet : « Il n’est peut-être pas superflu de dire qu’à plusieurs reprises, dans notre existence de communauté de Taizé, nous avons été sollicités à constituer une Eglise nouvelle. Une telle création aurait fait mentir notre recherche de réconciliation, notre passion de l’Eglise et de la vocation œcuménique. (…) Ceux qui tentent de créer une nouvelle Eglise connaissent souvent au départ une ferveur inouïe, mais avec le temps, cette nouvelle Eglise tombe dans les travers habituels. En se tenant à l’intérieur, on ne cherche pas  à accaparer pour soi-même, à constituer des groupes de pression, tout petits ou immenses. On a conscience de n’avoir aucun monopole, pas plus celui de la vocation œcuménique que celui de la vocation charismatique » (7).

Les crises profondes que traversent nos sociétés suscitent une inflation de guides psycho spirituels en tous genre. L’urgence aujourd’hui est d’aider chacun à retrouver sa source intérieure. Lors de sa venue à Taizé en 1986, le pape Jean-Paul II exprimait comment il voyait la vocation de « ressourcement » de ce lieu : « on passe à Taizé comme on passe près d’une source. Le voyageur s’arrête, se désaltère et continue sa route ».

(1)  Frère ROGER : dernières paroles publiques prononcées à la fin de la rencontre de Lisbonne, en décembre 2004. Il mourra assassiné à 90 ans pendant l’office du soir, à Taizé, le 16 août 2005.

(2)  Taizé, les raisons d’un succès inoxydable, journal La Croix du 27/12/2017.

(3)  Dans une Lettre du concile des jeunes à toutes les générations rendu publique par Frère Roger le 10 décembre 1977 à Breda, aux Pays-Bas, on peut lire ceci : «  Le moment est maintenant venu de multiplier à travers le monde des lieux de partage où lutte et contemplation soient étroitement liées dans la vie quotidienne. A beaucoup de femmes et d’hommes, il s’agira simplement de révéler qu’ils le vivent déjà, peut-être sans le savoir. Ces lieux de partage seront constitués de quelques jeunes ou d’une communauté, d’une famille ou d’un couple, parfois d’une personne isolée qui en regroupe d’autres autour d’elle.  Ils prendront des visages très divers selon les âges de la vie et les situations de chacun. Ce seront des lieux d’un accueil simple, une demeure aux moyens élémentaires. Parvenir à une immense simplification supposera un radicalisme dans l’audace.  Ces lieux de partage ne seront reliés ni entre eux ni au concile des jeunes par des liens organiques, comme s’il s’agissait d’un mouvement ou d’une nouvelle structure qui cherche à faire des adeptes. Ils n’existeront que dans la dynamique du provisoire » in Frère ROGER : Aux côtés des plus pauvres, éditions Les Presses de Taizé, 2017, pages 91-92.

(4)  Idem, page143

(5)  Idem, page 221

(6)  In article cité du journal La Croix

(7)  Frère ROGER, op.cit., pages 63-64

La grâce d’être « ex-haussé ».

Chronique de Bernard Ginisty du 21 février 2017

 

 Dans un récent ouvrage où il témoigne de l’influence de l’écrivain Antoine de Saint-Exupéry sur son itinéraire spirituel, Stan Rougier écrit ceci : « Les écrits de Saint Ex n’étaient pas de la simple littérature. Ses paroles étaient criantes de vie. Elles me permettaient de respirer plus haut. Dieu n’était pas là pour nous exaucer mais pour nous « exhausser ». C’est-à-dire nous conduire à un point de vue plus élevé, … » (1). Tous les grands spirituels s’efforcent d’éviter de réduire « Dieu » à une sorte de Samu qu’on sollicite chaque fois que notre confort ou nos équilibres sont atteints. La Bible nous apprend que toute crise est une invitation à l’exode hors des systèmes de sécurités que suscitent nos peurs.

Maître Eckhart, figure majeure des mystiques rhénans,  écrivait ceci : « Sache que si tu cherches de quelque manière ton bien propre, tu ne trouveras jamais Dieu parce que tu ne cherches pas exclusivement Dieu. Tu cherches quelque chose en même temps que Dieu et c’est exactement comme si tu faisais de Dieu une chandelle avec laquelle on cherche quelque chose, et quand on trouve les choses qu’on cherche, on rejette la chandelle » (2).

Thérèse d’Avila, réformatrice de l’Ordre du Carmel, première femme proclamée par l’Eglise catholique « docteur de l’Eglise » par Paul VI en 1970, s’adressait ainsi à ses religieuses : « Je ris ou plutôt je m’afflige en voyant ce que l’on vient nous prier de recommander à Dieu. C’est pour des revenus, pour de l’argent qu’on veut que nous sollicitions Sa Majesté ! Et je  voudrais, moi, voir plusieurs de ceux qui en usent ainsi, implorer la grâce de fouler tout cela aux pieds ! (…) Eh quoi ! Le monde est en feu ! Et nous perdrions notre temps à présenter à Dieu des requêtes qui, si elles étaient exaucées, feraient peut-être que nous aurions une âme de moins dans le ciel. Non, mes sœurs, ce n’est pas le moment de traiter avec Dieu des affaires si peu importantes » (3).

Dans les six derniers mois de sa vie, l’essayiste et romancière Christiane Singer, affrontant le cancer qui devait l’emporter, a tenu un journal publié sous le titre : Derniers fragments d’un long voyage dans lequel elle écrit ceci : « Ceux qui voient dans la maladie un échec ou une catastrophe, ils n’ont pas encore commencé à vivre. Car la vie commence au lieu où se délitent les catégories (…) On peut aussi monter en maladie vers un chemin d’initiation, à l’affût des fractures qu’elle opère dans tous les murs qui nous entourent, des brèches qu’elle ouvre vers l’infini. Elle devient alors l’une des plus hautes aventures de la vie. Si tant est que quelqu’un veuille me la disputer, je ne céderais pas ma place pour un empire. D’ici je vois plus loin dans la vie et dans la mort que je n’ai jamais été en mesure de le faire. La vue est imprenable et donne le vertige »(4).

Passer d’une prière qui demande à être exaucé, c’est-à-dire de colmater toutes les brèches des systèmes de sécurité que nous nous sommes construits, à une prière qui vise à nous déplacer pour nous ex-hausser constitue le cœur  de toute démarche spirituelle.  

(1)   Stan ROUGIER « Que peut-on dire aux hommes ? » Saint Exupéry en approche de Dieu. Biographie spirituelle, éditions Mame 2017,  page 22

(2)   Maître ECKHART  (1260-1328): Sermons Tome I, traduction de Jeanne Ancelet-Hustache, éditions du Seuil 1974, page 65.

(3)  THERESE d’AVILA (1515-1582) : Le Chemin de la Perfection I, 5.

(4)  Christiane SINGER (1943-2007) : Derniers fragments d’un long voyage, éditions Albin Michel, 2007, page 28.

Le long travail de création démocratique

Chronique de Bernard Ginisty du 14 février  2018

Nous vivons dans des pays qui se disent démocratiques et ont inscrit dans leur constitution le suffrage universel. Si nous avons rejeté le suffrage  censitaire lié à la propriété, à l’argent ou à la naissance, je me demande parfois, en écoutant certains commentateurs, si certains ne rêveraient pas d’instituer un suffrage censitaire au diplôme. On entend de plus en plus s’exprimer des oligarchies de l’expertise qui déplorent que la complexité des questions du vivre ensemble soit soumise au vote du peuple.

Sommes-nous conscients qu’en affirmant constitutionnellement que chaque homme vaut une voix, nous reconnaissons en tout être humain  la capacité d’exister dans le débat public ? Ceci reste le plus souvent très théorique. Parmi les rares initiatives de ces dernières décennies cherchant à mettre en œuvre cette affirmation démocratique,  Les Réseaux d’Echanges Réciproques des Savoirs (1) ont inventé  des outils qui démontrent, non pas par des mots, mais par des pratiques, que tout être humain est en capacité d’apporter un savoir, une expérience, une intuition dans le débat public à dire et à apprendre à autrui.  

C’est un des points forts de la pratique de ces Réseaux que souligne le philosophe et historien des science sociales Michel Serres : “ Le réseau a autant de centres que de carrefours, exactement autant que l’on veut, tout autant que de chemins. Dès lors, finie la hiérarchie des centres. Finie la concentration, notre modèle de vie et de pensée. Si nous pensions en réseau, nous deviendrions, ô merveille, de vrais démocrates. Mais nous ne rêvons qu’à Washington, à l’Elysée, au présentateur de télé, au ministre, au prix Nobel et aux meilleurs, loués dans les listes d’excellence. Drogués, pis, hébétés de hiérarchie, nous sommes comme des mâles babouins qui gesticulent et jacassent dans les lianes de la jungle. Nous ne sommes pas encore devenus des hommes. Le réseau va nous y aider ” (1)

Perdu dans la mondialisation, orphelin des deux grandes utopies qui se sont partagées le siècle dernier : le bonheur par la croissance économique à l’Ouest, la société réconciliée par le socialisme d’Etat à l’Est, l’individu est tenté, lorsque il n’a plus accès au cycle production-consommation, par la régression vers l’identitaire,  le fondamentalisme religieux, ethnique ou sectaire. La demande est alors : donnez-moi du sens et de la chaleur humaine et j’abandonne tout le reste. La démocratie est menacée par ces abdications. Il est essentiel d’inventer des types de vie sociale  qui conjuguent à la fois la création collective et la liberté des individus.  Ce sont des espaces microsociaux médiateurs entre l’individu et la totalité de la société où  chacun peut devenir un centre d’initiatives. La citoyenneté passe par la création de ces espaces, toujours provisoires, où des hommes vivent ensemble des projets.

               Les medias nous abreuvent des querelles d’ego qui risquent de réduire le débat public à ce que Michel Serres appelle le «jacassement et la gesticulation de mâles babouins » ! Il est plus nécessaire que jamais de rappeler que la richesse d’une société démocratique dépend de la multiplicité des capacités d’initiatives et de relations de chaque citoyen.

(1) Cf. www.rers-asso.org <http://www.rers-asso.org>

(2) Claire HEBER-SUFFRIN et Michel SERRES : Des savoirs en abondance  Editions Thierry Quinqueton, 1999, page 39.

Pour une société qui se « fasse  crédit »

Chronique de Bernard Ginisty du 7 février 2018

 

Les crises économiques et sociales que traversent nos sociétés suscitent en abondance des discours d’experts. Ils tentent de trouver une rationalité dans cette perte du « crédit », c’est-à-dire de confiance, qui mine les échanges économiques. Cette méfiance généralisée atteint le cœur du système. En effet, elle s’installe non seulement dans le rapport entre les banques et leurs clients, mais plus généralement dans les rapports sociaux.

Ce serait une erreur de penser qu’il s’agit là d’une question réservée à des économistes et des financiers. « Faire crédit », c’est, comme l’indique l’étymologie du mot, croire en l’autre et en l’avenir. Quand, dans une société, le crédit se raréfie, ce n’est pas seulement le résultat d’un calcul, c’est aussi l’effet d’un sentiment plus général de non-sens symbolisé par les courbes erratiques des indices boursiers. Pour comprendre cette situation, les travaux d’experts sont certes nécessaires, mais  insuffisants. Écrivains et poètes qui scrutent les ressorts de l’âme humaine peuvent nous  éclairer à un niveau plus profond. Ils contribuent à nous éviter de céder aussi bien à la panique qu’à la croyance dans le salut par le retour à la grande foire de la consommation permettant de renouer avec des courbes de croissance. La compréhension de nos comportements économiques renvoie à l’analyse de nos pulsions profondes.

 L’écrivain Charles Juliet est particulièrement attentif à ces évolutions. « Être écrivain, écrit-il, c’est vivre le plus possible dans le silence et demeurer à l’écoute de ces mots chuchotés qu’il importe de capter et de coucher par écrit   »(1). Ce mode de vie l’amène à ce constat : « Il est parfois effarant de voir à quel point des personnes qui ont pourtant accès aux livres, à la culture, à une certaine réflexion, vivent dans l’ignorance de ce qui les meut. Mais dans notre société matérialiste, déshumanisée et déshumanisante, rien n‘est conçu pour nous inviter à travailler en nous-mêmes. (…) Il est des êtres surchargés de savoir, mais en qui vécu et pensée ne communiquent pas. C’est à eux que pourrait s’appliquer cette formule : ils savent tout mais ils n’ont rien compris » (2).

Il y a quelques années, l’économiste Patrick Artus publiait avec la journaliste Marie-Paule Virard un ouvrage intitulé : Globalisation, le pire est à venir.  Selon eux, le scénario catastrophe est inéluctable, « à moins que riches et moins riches, émergents et développés ne puissent trouver ensemble les moyens de donner un nouveau cours à notre vivre ensemble.  De ce point de vue, la « civilisation » de la globalisation reste à inventer » (3).

Le vivre-ensemble qui produit une civilisation ne résulte pas de la mathématique de la main visible ou invisible du marché, mais d’abord d’un travail sur soi que l’écrivain Charles Juliet définit ainsi : « S’affranchir de tout ce qui enferme, sépare, asservit. Faire rendre gorge jour après jour à cet être dur et mauvais qui réside en chacun. Cet être sans bonté qui naît de notre égocentrisme, et plus encore sans doute de la peur, de nos peurs, lesquelles nourrissent cet aveugle besoin de sécurité, de puissance, de domination, d’où résultent tant de ravages » (4).

(1)    Charles JULIET : Ce long périple. Éditions Bayard 2001, pages 45-46.

(2)    Id. Pages 47-49.

(3)    Patrick ARTUS et Marie-Paule VIRARD : Globalisation, le pire est à venir. Éditions La Découverte 2008, page 154.

(4)    Charles JULIET : Trouver la source. Éditions Paroles d’Aube, 1992, pages 45-46.

« Il faut « évangéliser » Dieu » (Raphaël Picon)

Chronique de Bernard Ginisty du 31 janvier 2018

Une des leçons essentielles que nous lègue l’histoire du XXème siècle est celle la juxtaposition de progrès fantastiques avec d’atroces barbaries. Nous avons appris que l’accès d’une société à l’humanisme n’est jamais donné une fois pour toutes. Nous avons vu des religions prêchant l’amour bénissant des crimes nationalistes au nom de Dieu et des idéologies généreuses sombrer dans de sanglantes bureaucraties. Beaucoup de militants se sont réveillés un matin avec le goût amer d’avoir été bernés.

Mais, ce n’est pas parce qu’on a été pris en flagrant délit de fourvoiement idolâtre qu’il convient de passer sa vie à ressasser son ressentiment. L’idole, ce ne sont pas les idées, les institutions, les images, mais la transformation des idées, des institutions, des images en dogmes ou vaches sacrées. La frontière ne passe pas entre ceux qui fracassent bruyamment les idoles et ceux qui les respectent, mais entre ceux qui ne pardonnent pas à l’objet de leur investissement, leur surinvestissement, et ceux pour qui chaque idole perdue est une renaissance trouvée.

Certains se croient délivrés des idoles parce qu’ils sont devenus des fonctionnaires de leur critique ! Jacques Derrida, une des plus hautes figures du mouvement intellectuel que l’on a appelé la « déconstruction » nous explique que ce n’est pas si simple : « Mon désir ressemble à celui d’un amoureux de la tradition qui voudrait s’affranchir du conservatisme.  (…) Double injonction contradictoire et inconfortable, donc, pour cet héritier qui n’est surtout pas ce qu’on appelle un « héritier » (…) Elle commande deux gestes à la fois : laisser la vie en vie, faire revivre, saluer la vie, « laisser vivre », au sens le plus poétique ce qu’on a hélas transformé en slogan. Savoir « laisser », et ce que veut dire « laisser », c’est une des choses les plus belles, les plus risquées, les plus nécessaires que je connaisse. Tout près de l’abandon, du don et du pardon. L’expérience d’une « déconstruction » ne va jamais sans cela, sans amour, si vous préférez ce mot » (1).

 M’autorisant de ce mot « amour » exprimé par un de nos intellectuels les plus critiques, je dirai que la lutte contre les idoles ne se réduit pas au désenchantement ou à la suffisance d’une analyse, mais s’exprime par l’amour de la vie et des vivants. En ce sens, l’Evangile est une permanente invitation à une « déconstruction » du concept de Dieu comme l’exprime Raphaël Picon qui fut doyen de la faculté de théologie protestante de Paris : « Dieu est un mot bien trop dangereux pour ne pas l’évangéliser. Tant de crimes ont été commis en son nom ! Dieu est un condensé de fantasmes : ceux de nos désirs de toute-puissance et de nos esprits de vengeance. C’est le cache-misère de nos rationalités chancelantes, le mot de la fin quand on est à court d’explication. C’est l’arme du faible et du couard, du fort et du guerrier, lorsqu’ils n’osent plus se battre par eux-mêmes. (…) Oui il faut évangéliser « Dieu », c’est-à-dire en parler avec les mots de Jésus (…) l’homme de la Parole, celle qui nous apprend que Dieu est le oui magistral accordé à l’humanité » (2).

(1)    Jacques DERRIDA (1930-2004), Elisabeth ROUDINESCO : De quoi demain….Dialogue, éditions Fayard et         Galilée, 2001, page 16.

(2)   Raphaël PICON (1968-2016) : Un Dieu insoumis, éditions Labor et Fides, 2017, pages 35-36.

« Le contraire d’une vérité n’est pas l’erreur, mais toute attitude de supériorité qui la dégrade » Pierre Bellego.

Chronique de Bernard Ginisty du 24 janvier 2018.

        Chaque année, du 18 au 25 janvier, les chrétiens de toutes confessions sont invités à se retrouver ensemble autour de la prière du Christ : « Que tous soient un Comme toi Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient un en nous,  afin que le monde croie que tu m’as envoyé » (1). Il est heureux que les différents responsables des Eglises préfèrent se retrouver ensemble pour se laisser interpeller par l’Evangile que ne saurait confisquer aucun appareil ecclésiastique, au lieu de se livrer à des anathèmes réciproques. Cette manifestation ne se réduit pas à de la courtoisie entre notables religieux ou à un front de défense commun  au moment où les Eglises deviennent souvent minoritaires. Il s’agit de donner au mot « vérité » toute la densité que lui donnent les textes du Nouveau Testament.

               En 1991, le comité mixte catholique-protestant qui préparait la semaine pour l’unité des chrétiens s‘exprimait ainsi : « Lorsqu’elles s’adressent à ceux qui ne partagent pas tout ou partie de leurs convictions, nos Eglises doivent s’exprimer sur le mode du témoignage et de la proposition ». Pierre Bellego, alors curé de la paroisse Saint-Severin  de Paris  commentait ainsi ce texte : « L’évidente humilité qui inspire de telles paroles n’est pas seulement une qualité de comportement, la vertu qui se dépouille de tout esprit de supériorité et de domination. Elle est l’attitude qui donne part à la communion qu’est fondamentalement la vérité. Avant d’être lumière pour l’intelligence, la vérité est élan, énergie qui rapproche les cœurs. Si l’on peut dire qu’elle appartient à l’ordre de la connaissance, c’est seulement à la condition que, bénéficiant d’une liberté grammaticale récemment proclamée, nous écrivions ce mot, comme déjà Paul Claudel le faisait : « co-naissance ». Co-naître, c’est d’abord chercher à naître ensemble à la réalité de la condition humaine, c’est accepter de fouler ensemble l’humus de la vie quotidienne.  Finalement, le contraire de la vérité, ce n’est pas l’erreur mais toute attitude de supériorité qui, d’elle-même, la dénature et la dégrade en en faisant une arme de jugement et de condamnation, une richesse humiliante qui, refusant le partage, se distribue  comme une aumône. (…) Tant qu’elle ne jaillit pas d’une humble communion fraternelle, une vérité ne peut être « une vraie vérité » (janvier 1991) » (2).

            Dans son manuel de philosophie intitulé Connaissance de Dieu et de soi-même écrit à l’usage du dauphin du roi de France dont il était le précepteur, Bossuet écrivait : « Malheur à la connaissance stérile qui ne se tourne point à aimer et se trahit elle-même » (3).

(1)   Evangile de Jean, 17, 21

(2)   Pierre BELLEGO (1913-1995) : L’aujourd’hui du Christ dans l’aujourd’hui du monde, association des Amis de Pierre Bellego, 1998, pages 234-235. Pierre Bellégo prêtre catholique et écrivain, connaît, en tant que curé de la paroisse Saint Séverin-Saint Nicolas de Paris l’occupation de l‘église de Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Le 27 février 1977, il est expulsé  de cette église par des catholiques intégristes qui l’occupent toujours. Au cours de cet incident, il a deux côtes cassées. Un jugement du tribunal de Paris lui accorde des indemnités réparatrices en 1982. Prêtre à la paroisse Saint-Vincent de Paul de 1980 jusqu’à sa mort en 1995, il a été très actif dans l’ACAT (Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture).

(3)   Jacques-Bénigne BOSSUET (1627-1704) : Connaissance de Dieu et de soi-même, IV, 10.

Le goût d’entreprendre au-delà des slogans

Chronique de Bernard Ginisty du 17 janvier 2018

Il y a une dizaine d’années, la presse a rendu compte d’une étude de l’Institut Français d’Opinion Publique montrant que 23% des Français avaient envie de créer leur entreprise. Dès lors, on nous présentait une France jeune, créatrice de richesses et d’emplois, n’ayant pas peur du risque. Quelques mois après, les mêmes médias se faisaient l’écho d’une autre étude constatant qu’une majorité de jeunes français rêvait d’intégrer la fonction publique pour échapper à la précarité de l’emploi. Dès lors, reprenant le thème de la décadence, on se lamentait sur un pays « vieux », qui ne voulait plus courir aucun risque pour se contenter d’engranger tant bien que mal des trimestres de cotisations pour une future et hypothétique retraite ! Si l’on tente de se distancier des médias, miroirs grossissants focalisés sur l’éphémère, on découvre que, très probablement, la France ne mérite ni cet excès d’honneur, ni cette indignité !

Cet exemple nous montre l’importance de prendre conscience à quel point nous risquons d’être façonné par une logique médiatique. Celle-ci ignore trop souvent le recul nécessaire, la réflexion, la méditation, l’analyse des événements en fonction des valeurs. La plupart des médias vivent de scoop, de titres de « Unes » claironnantes, d’écriture journalière effacée par les titres du lendemain. Ainsi, suivant le choix de retenir telle ou telle étude et de la mettre en scène, on distille dans la société des images, souvent contradictoires, des mentalités de notre pays.  Et bien évidemment, tout ceci ne peut se faire qu’en temps soi-disant « réel », sorte de réflexe conditionné immédiat que l’on voudrait déclencher chez les lecteurs. C’est ce que traduit  le propos fameux Patrick Le Lay, P.D.G. de TF 1 en 2004 qui déclarait : « Nos émissions ont pour vocation de rendre le cerveau du téléspectateur disponible pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances. (…) La télévision est une activité sans mémoire » (1).

Si nous revenons au thème du goût d’entreprendre, l’erreur serait de se focaliser sur une seule  enquête d’opinion. Le rond de cuir fuyant tout risque et l’aventurier osant la création d’entreprise cohabitent plus ou moins bien en chacun d’entre nous. L’art d’entreprendre, ne se réduit pas à quelques coups de bourse réussis ou à des aventures managériales.  Entreprendre, c’est d’abord être au clair, sur l’équilibre à trouver, toujours instable, entre besoin de sécurité et goût de créer. Ceux qui se risquent à cet exercice difficile, et il est heureux qu’ils soient de plus en plus nombreux, ne peuvent que rester sceptiques sur les grands débats idéologiques qui occupent les médias. Entre un ultralibéralisme débridé pour qui toute société progresse en éliminant les plus faibles et un étatisme transformant l’obsession de sécurité en médiocrité, l’action de ceux qui gardent le goût d’entreprendre s’efforce d’ouvrir des chemins du possible. C’est chaque jour que nous arbitrons entre sécurité et créativité. Entreprendre n’est pas seulement construire un outil performant, c’est aussi savoir intégrer cette tâche dans le travail plus vaste de la construction d’une solidarité humaine. C’est-à-dire, n’en déplaise à l’ancien PDG de TF1, refuser de vendre son cerveau et celui des autres au règne de la marchandise.

(1) Patrick LE LAY in Les dirigeants face au changement, éditions du  huitième  jour, 2004. Il vaut la peine de citer l’intégralité du propos :

« Il y  a beaucoup de  façons de parler de la télévision. Mais dans une  perspective  business, soyons  réaliste : à la base, le métier de TF1, c’est  d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre  son produit. Or, pour  qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du  téléspectateur soit  disponible. Nos émissions ont pour vocation de le  rendre  disponible :  c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le  préparer entre deux  messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau  humain  disponible. Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. C’est là que se  trouve le  changement permanent. Il faut chercher en permanence les programmes qui  marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances, dans  un contexte où  l’information s’accélère, se multiplie et se banalise. La  télévision, c’est une activité  sans mémoire. Tout se joue  chaque jour, sur les chiffres d’audience ».

La transmission au risque de la communication

Chronique de Bernard Ginisty du 10 janvier 2018

La communication est devenue la préoccupation majeure aussi bien des institutions que des candidats à des fonctions électives. Lorsque telle organisation ou tel élu n’ont pas répondu aux attentes qu’ils avaient suscitées, ceux-ci réagissent le plus souvent en évoquant un manque ou une erreur de communication. On s’adresse alors à des cabinets d’experts pour que le message émis devienne plus en phase avec la demande des usagers ou des électeurs.

Communiquer serait l’alpha et l’oméga de notre vie collective envahie de plus en plus par ce qu’on appelle le « bruit médiatique ». Ainsi nos sociétés vivraient ce que l’analyste des médias Marshall Mac Luhan avait diagnostiqué il y a déjà une cinquantaine d’années : « le message, c’est le medium » 1. L’effet produit par la technique  et l’outil de communication deviennent plus importants que le message véhiculé par ce support. Ce qui jadis faisait l’objet de discussions, de confrontations, de valeurs partagées, tend à se transformer en techniques de persuasion, « en temps réel », pour parler le langage des informaticiens, à destination d’une société perçue comme gisement d’électeurs ou de consommateurs.

Régis Debray est aujourd’hui un des meilleurs spécialistes de la « médiologie » qui étudie les paradoxes de la transmission culturelle. À l’occasion d’un dialogue avec le théologien dominicain Claude Geffré, il analyse avec beaucoup de pertinence ce qui sépare la communication d’une authentique transmission. « J’oppose totalement transmission et communication. Elles sont pour moi comme l’eau et l’huile. La communication, c’est le transport d’une information dans l’espace, la transmission, c’est son transport dans le temps. Plus il y a de communication, moins il y a de transmission. La communication est mon “ennemie n° 1” ; c’est peut-être pourquoi, je n’ai pas de bons rapports avec les journaux… » 2.

L’inflation de l’information ponctuelle et événementielle, qui, avec internet, a pris des proportions gigantesques, n’a plus rien à voir avec le lent mûrissement qu’exige toute authentique transmission. Pour Régis Debray, « La transmission, au fond, c’est la culture. L’homme est le seul animal qui ait une histoire parce qu’il est le seul animal à transmettre, les autres ne faisant que communiquer, les malheureux. Et là où il y a continuité cumulative – c’est-à-dire stockage et transmission d’informations puis apprentissage du maniement de ce stock – il y a anthropogenèse, histoire, inscription d’une mémoire, bref, temporalité et culture » 3.

L’histoire de l’homme commence lorsqu’un être vivant, parfaitement adapté à son milieu « en temps réel » grâce à l’instinct, se pose une question et diffère sa réponse à la sollicitation de son environnement. L’humanité apparaît avec la « perte de temps » qui consiste à substituer à une réponse immédiate un temps de réflexion et de débat. Pour Claude Geffré, c’est ce long travail qui caractérise une authentique « religion » qui se veut fidèle à son rôle de transmission : « Je réserve le mot religion à la relation avec une transcendance ayant fonction d’altérité. Une fonction de remise en question et d’interrogation de l’homme par rapport à lui-même. Soit une fonction qui conduit à un décentrement de l’homme vers autre chose que lui-même, vers un ailleurs » 4.

1 – Cf. entre autres : Marshall Mc LUHAN (1911-1980): Pour comprendre les media. Éditions du Seuil 1968

2 – Régis DEBRAY, Claude GEFFRE (1926-2017) : Avec ou sans Dieu ? Le philosophe et le théologien, Éditions     Bayard 2006,   page 38

3 – Idem, page 64

4 – Idem, page 62

Voeux pour une année enfin « nouvelle ».

Chronique de Bernard Ginisty du 3 janvier 2018

           Nous venons de traverser une période nommée « les fêtes de fin d’année » par l’économie marchande qui structure la liturgie de nos sociétés. Cette expression neutralise la force symbolique et spirituelle de deux événements majeurs pour nos consciences occidentales : la naissance de Jésus et le passage à une nouvelle année. Entre deux « réveillons », nous multiplions des échanges de « vœux » avec nos amis.  Ce terme de « vœu »  a la particularité ambiguë de  désigner à la fois l’engagement  d’un être humain dans une relation avec autrui et la militance d’une juste cause, ou bien, à travers l’expression « vœu pieux », un discours totalement déconnecté du moindre engagement concret. Dans un récent ouvrage,  le philosophe Stéphane Floccari tente, à la lumière de la vie et des écrits de Nietzche, de nous inviter à une réflexion vitale sur ces vœux de Nouvel An : « Rares sont ceux  qui s’autorisent ce jour-là à affirmer un choix véritablement singulier, créateur et original. Le scepticisme et le pessimisme sont souvent de rigueur, comme le résume assez bien Lichtenberg dans ce bon mot passé à la postérité : Janvier est le mois où l’on offre ses meilleurs vœux à ses amis. Les autres mois sont ceux où ils ne se réaliseront pas » (1).

           Trop souvent, ces vœux se résument à nous souhaiter  ce qui serait finalement la pire des choses : « qu’il ne nous arrive rien » afin que soient pas ébranlés nos conforts intellectuels et matériels, nos habitudes, nos modes de vie. Qu’il s’agisse d’une découverte, d’une rencontre, d’un accident  de parcours, d’une intuition spirituelle, « ce qui nous arrive » éveille à des horizons que nos planifications et nos précautions avaient ignorés ou éliminés. Le besoin de sécurité nous pousse à prendre des assurances contre le surgissement de ce qui est Autre. Nous risquons alors de nous fermer l’élargissement de notre conscience et à cet appel lancé jadis à Abraham et qui continue de retentir dans la conscience de tout croyant : quitte ce que tu connais pour aller vers ce que tu connais pas. Les grands moments de notre vie, les crises que nous traversons ne sont pas le fruit de laborieuses  constructions d’experts. Cela nous arrive comme une grâce.  

       L’Evangile qui est au cœur de la vie chrétienne n’est ni un traité de théologie ni un recueil de commandements moraux. Il est, étymologiquement, le récit d’une « bonne nouvelle ». Il n’a rien à voir avec la récitation de catéchismes, la défense d’un ordre institutionnel ou moral ou la construction d’un ego fût-il spirituel. Je ne connais pas de meilleure célébration de l’art de vivre évangélique que les versets du Magnificat. L’exaltation et l’exultation de Marie ne viennent pas de ses conquêtes ou de ses prouesses morales ou religieuses, mais de l’accueil de ce qui lui arrive : une Parole qui se fait chair. Alors « les puissants sont renversés  de leur trône et les riches renvoyés  les mains vides » (2).

           En ce début d’année, c’est donc moins la puissance et la richesse  qu’il faut nous souhaiter que  de maintenir en nous cette capacité d’accueil à  « ce qui nous arrive ».  Comme l’écrit Stéphane Floccari : « La « nouvelle année » pourrait peut-être alors, sait-on jamais, enfin devenir une année nouvelle » (3).

(1)       Stéphane FLOCCARI : Nietzsche et le nouvel an, éditions les Belles Lettres, collection « encre marine » 2017, page 39. Georg Christoph LICHTENBERG (1742-1799) est un philosophe, écrivain et physicien allemand dont les Cahiers d’Aphorismes sont passés à la postérité.

(2)       Evangile de LUC : 1, 51-55.

(3)       Stéphane FLOCCARI : op.cit. page 16