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Chroniques 2021

Invitation à un « travail de Carême »

Chronique hebdomadaire de Bernard Ginisty du 19 février 2021

Toute grande tradition religieuse propose régulièrement des exercices pour que la démarche spirituelle ne reste pas individualiste, intellectuelle ou sentimentale, mais s’incarne dans le corps et dans la vie sociale.  Dans les pays occidentaux, ces exercices spirituels sont peu à peu tombés en désuétude. A cette période de l’année, les chrétiens sont invités à entrer dans un temps de Carême.  Il y a belle lurette que le Carême n’évoque plus qu’un temps vague entre les fêtes de Carnaval et les ruées de Pâques sur les routes. L’Occidental a inventé la notion de « croyant non pratiquant » qui lui permet de s’assurer un vague horizon spirituel, cerise sur le gâteau de ses consommations, sans se risquer à la moindre épreuve qui engage l’être humain dans toutes ses dimensions. 

Certes, ce qu’on appelle la « pratique religieuse » a souvent versé dans le formalisme, le juridisme, la soumission aux hiérarchies et la perte de la signification symbolique des rituels.  Mais il n’en reste pas moins vrai que nous sommes malades de ces séparations. Cet évitement de l’incarnation d’une foi dans le corps et la vie sociétale réduit peu à peu le spirituel au marché du New Age.  Il conduit par ailleurs à suspecter de fondamentalisme tout groupe humain qui, à travers des nouveaux rapports aux rythmes du temps et à l’acte de produire et de consommer, tente de vivre une autre cohérence que celle de l’exacerbation marchande du désir. Dans nos sociétés démocratiques, il est sain et normal que les autorités sanctionnent les infractions aux lois de la République.  Mais pas au prix d’une paranoïa qui voit une secte dans toute création collective pour sortir de la religion dominante de l’individu réduit à sa fonction de producteur et de consommateur. 

Pour éviter qu’une pratique religieuse ne verse dans le ritualisme, elle doit se traduire dans l’ouverture à autrui. L’idée de partage est indissociable d’une authentique recherche spirituelle. Une des maladies de nos sociétés réside dans la séparation ente ceux qui, au nom de l’engagement politique, ont considéré toute démarche spirituelle comme ce que Marx appelait « le soupir de l’âme accablée » et ceux qui, au nom de leur recherche spirituelle, se sont abrités des remous du monde et de la société. Pour le chrétien, l’épreuve de la relation à l’autre, qui s’appelle « charité », reste le critère fondamental. Dans une de ses phrases fulgurantes dont il a le secret, Pascal écrit : « Tout ce qui ne va pas à la charité est figure » (1). Le vocabulaire courant a édulcoré ce qu’il y a de plus radical dans ce mot de « charité ». Il ne s’agit pas d’un altruisme plus ou moins facultatif, mais de la radicalité ontologique de l’être humain perçu dans une filiation et une fraternité première.  Cette radicalité s’exprime ainsi dans la Ière Épitre de Jean : « Nous, nous savons que nous sommes passés de la mort dans la vie, puisque nous aimons nos frères. Qui n’aime pas demeure dans la mort » (2).

Il y a quelques années, dans le désert de Mauritanie, un ami musulman soufi m’a donné ce texte de sa tradition qui exprime ce lien fondamental entre recherche spirituelle et engagement dans la fraternité humaine. Il me parait particulièrement adapté pour un authentique « travail de carême ».

« Cherche-toi, jusqu’à ce que tu te trouves

Puis quitte-toi lorsque tu te seras trouvé

Car si la connaissance ne t’enlève pas à toi-même pour être dans la fraternité,

Alors, il vaut mieux rester ignorant ».     

  1. Blaise PASCAL : Pensées in Œuvres complètes, Éditions La Pléiade, Gallimard, 1954, page 1274
  2. 1ère Épitre de Jean, 3, 14

A la recherche de « l’essentiel »

Chronique de Bernard Ginisty du 5 février 2021

Les « confinements » et autres « couvre-feux » qu’imposent la pandémie du corona virus ont conduit nos gouvernants à décider de ne laisser ouvert que les lieux qui s’occupaient de « l’essentiel ». Voilà qu’au détour d’une disposition qui se veut purement technique, notre administration et nos fonctionnaires sont invités à se risquer à la métaphysique ! 

Notre condition humaine fait que nous nous constatons existants, nous nous éprouvons vivants avant de savoir, intellectuellement, si cette vie à un sens et quel est l’essentiel. Dans ce domaine, il n’y a pas ceux qui « savent », et ceux qui « ne savent pas », il n’y a que des itinéraires.  Et la vraie frontière ne passe par entre ceux qui croient ou ne croient pas à telle ou elle proposition, mais entre ceux qui sont toujours ouverts à l’échange, et ceux qui pensent qu’ils sont arrivés et qui n’ont pas besoin d’interroger leurs certitudes.  Le philosophe Friedrich Nietzsche distinguait deux catégories de philosophes : ceux qui aiment la marche et les incurables sédentaires qu’il appelait les « culs-de-plomb« . « Être cul-de-plomb, écrit-il, voilà, par excellence, le péché contre l’esprit ! Seules les pensées que l’on a en marchant valent quelque chose » (1). 

Le spectacle du monde que nous donne à voir chaque soir le journal télévisé risque de faire de nous des « culs-de-plomb » calés dans nos fauteuils et distribuant bons et mauvais points à ceux qui luttent et se battent. Si l’on sort de ce confort pour accueillir les multiples rencontres qu’offre toute existence, on découvre que les antagonismes fondamentaux entre le bien ou le mal, le vrai ou le faux, le beau et le laid n’opposent pas un être humain à un autre, une institution à une autre, une religion à une autre, mais traversent chaque être humain, chaque institution, chaque religion. On quitte alors les postures de pourfendeurs de l’erreur ou de croisés du bien, pour apprendre à vivre l’ambiguïté et la complexité de toute situation humaine. 

Dès lors, on s’aperçoit que « l’essentiel » qui peut nous faire vivre et évoluer passe par des rencontres, des interrogations. Parmi ces lieux modestes porteurs d’art de vivre, il y a les « cafés » dans lesquels Georges Steiner voyait une particularité européenne : « Dessinez la carte des cafés, vous obtiendrez l’un des jalons essentiels de la « notion d’Europe ». Le café est un lieu de rendez-vous et de complot, de débat intellectuel et de commérage, la place du flâneur et celle du poète et métaphysicien armé de son carnet. Il est ouvert à tous et pourtant c’est aussi un club, une franc-maçonnerie de reconnaissance politique ou artistique et littéraire, de présence programmatique. Une tasse de café, un verre de vin, un thé au rhum donnent accès à un local où travailler, rêver, jouer aux échecs ou simplement passer la journée au chaud. C’est le club de l’esprit et la poste restante des sans-abri ». 

Une autre caractéristique de l’Europe, nous dit Steiner, c’est la marche à pied : « La cartographie de l’Europe est née des capacités pédestres, des horizons accessibles à des jambes. (…) Le plus souvent, les distances sont à échelle humaine, elles peuvent être franchies par le voyageur à pied, par le pèlerin de Compostelle, par le promeneur qu’il soit solitaire ou grégaire (…) Il semble que jamais le voyageur ne se trouve totalement hors de portée des cloches du prochain village ». Steiner évoque les grands esprits européens dont la pensée est rythmée par la balade : Kant et sa promenade quotidienne, Rousseau promeneur solitaire, Péguy, le pèlerin de Chartres, dont le style littéraire rappelle la scansion de la marche.

A l’heure où l’impérialisme du « temps réel » des ordinateurs rend suspect tout travail de méditation, Georges Steiner pense que c’est peut-être en Europe, « chez les enfants souvent las, divisés et confus, d’Athènes et de Jérusalem que nous pourrions revenir à la conviction qu’une « vie qui n’est pas soumise à l’examen » ne vaut pas la peine d’être vécue » (2). Il n’est pas indifférent de se rappeler que l’Europe est beaucoup plus qu’un espace à conquérir pour des marchés. Elle est aussi ce paysage où la citoyenneté se vit dans des humbles activités aussi peu « rentables » que la fréquentation des cafés et le goût de la marche. Et que c’est peut-être par-là que passe aussi « l’essentiel ». 

  1. Friedrich NIETZSCHE (1844-1900) : Crépuscule des Idoles. Maximes et traits, n°34. In Œuvres philosophiques complètes, Tome 8, Éditions Gallimard, 1974, page 66. 
  2. Georges STEINER (1929-2020) : Une certaine idée de l’Europe. Éditions Actes Sud, 2005, pages 23-28.    

L’unité des Chrétiens n’est pas la construction d’une « megachurch ».

Chronique de Bernard Ginisty du 29 janvier 2021

Depuis 1908, à l’initiative du prêtre épiscopalien américain Paul Watson, des Églises chrétiennes vivent chaque année, entre le 18 et le 25 janvier, une semaine de prière pour leur unité. En 1933, l’abbé Paul Couturier de Lyon, a donné à cette manifestation sa forme actuelle interconfessionnelle et internationale.

L’histoire du Christianisme a connu beaucoup de ruptures entre les Églises. Si la géopolitique a souvent été le terreau de ces crises, le besoin de réforme contre les dérives des institutions ecclésiastiques existantes en a été aussi le moteur. En Occident, l’intention de Luther et des réformateurs n’était pas de substituer une Église à une autre, mais de ramener le christianisme à sa pureté évangélique. Comme le note avec justesse le théologien catholique Yves Congar, l’Église catholique a toujours besoin de l’interpellation réformée : « Un grand nombre de textes officiels, de déclarations du pape et des évêques sont des exposés où la Parole de Dieu n’est pas interrogée et entendue d’abord comme la source et la norme, l’inspiration et la lumière de ce qui sera dit. On la cite plutôt en illustration. Nous avons encore besoin d’être interpellés par Luther (1).  

Plus fondamentalement, le pluralisme des Églises interdit à chacune d’entre elles de s’égaler à la totalité du Corps mystique du Christ. Si le désir d’unité des chrétiens, et plus généralement de l’humanité nous habite, il ne saurait conduire à l’enfermement dans une « megachurch » qui se définirait en quelque sorte comme la fin de l’histoire. Toutes les Églises sont provisoires et n’ont de sens que comme éducatrices de l’homme à l’accueil de l’Évangile, qui ne peut être que libre et entièrement personnel. L’universalité de la grâce invite chacun à recevoir et assumer ce qu’il a d’unique et non à rêver de conquêtes institutionnelles. Nous sommes tous fondamentalement minoritaires. L’humanité se construira par des relations entre des hommes s’assumant uniques et différents, en cela “ fils d’un même Père ”.

A l’occasion de la fusion historique des Églises réformées et luthériennes en 2013, pour constituer l’Église protestante unie de France, Laurent Schlumberger élu premier président de cette nouvelle Église déclarait ceci : « Les affiliations sont désormais individuelles et fluctuantes. Plus personne ne veut d’institution qui dicte ou délimite. Il y a donc une pluralité spirituelle que nous ne connaissions pas il y a encore une génération et demie. Nos contemporains sont à la recherche de témoins et non d’institutions qui encadrent. Notre union est le fruit de cette évolution. Mais, notre réponse n’est pas identitaire. Souvent, mais pas toujours, la poussée évangélique ou ce qui touche à la nouvelle évangélisation catholique est identitaire. Nous affirmons l’hospitalité en faisant vivre, au sein d’une même Église, deux traditions de style différents » (3). 

La crise, depuis des lustres, est à la Une des media, comme d’ailleurs, bien souvent, elle traverse nos vies personnelles. Le mot grec crisis signifie le moment de la hiérarchie des critères et des choix. La crise nous engage donc à sortir d’un certain flou confortable qui nous éviterait ces choix, parfois difficiles. La vie chrétienne ne se définit pas par une appartenance institutionnelle mais en vivant une continuelle « re-formation », une authentique formation permanente à l’écoute de la Parole de Dieu qui, nous dit l’épître aux Hébreux « est vivante, énergique et plus tranchante qu’aucun glaive à double tranchant. Elle pénètre jusqu’à diviser âme et esprit, articulations et moelles » (4) etne cesse de renouveler la face de la terre. 

  1. Laurent GAGNEBIN : La fête de la Réformation in Revue Évangile & Liberté, n°192,octobre 2005
  2. Yves CONGAR (1904-1995) : Martin Luther, sa foi, sa réforme. Études de théologie historique, éditions du Cerf, 1983, page 80. Yves Congar, religieux dominicain, fut un des théologiens catholiques les plus influents du 20e siècle. Il est connu pour ses travaux en ecclésiologie et œcuménisme. Sanctionné par la Curie romaine, il fut réhabilité et nommé expert au concile Vatican II et élevé au cardinalat par le pape Jean-Paul II.
  3. Laurent SCHLUMBERGER : interview pour le journal Le Figaro 11 mai 2013.
  4. Épître aux Hébreux, 4, 12.

Communautés chrétiennes pour « le monde d’après ».

Chronique de Bernard Ginisty du 22 janvier 2021

          Dans le travail sur « le monde d’après la pandémie » qui est aujourd’hui une urgence pour toutes les institutions, la pensée d’Andrea Riccardi, historien spécialiste du christianisme et des religions, fondateur de la communauté Sant’ Egidio connue pour son engagement dans des régions touchées par des conflits, présente un grand intérêt.  Dans son ouvrage « Périphéries. Crises et nouveautés dans l’Église » (1) publié en 2016, il propose à l’Église catholique ce qu’il appelle « le retour des périphéries »   que le pape François définissait ainsi dans un discours aux supérieurs généraux des communautés religieuses :

          « Je suis convaincu d’une chose : les grands changements de l’histoire se sont produits quand la réalité a été vue non depuis le centre, mais depuis la périphérie. C’est une question herméneutique : on ne comprend la réalité que si on la regarde depuis la périphérie, et non pas si notre regard est placé dans un centre à égale distance de tout. Pour comprendre vraiment la réalité, nous devons nous éloigner de la position centrale de calme et de tranquillité et nous diriger vers la zone périphérique » (2).

           Pour Andrea Riccardi, les périphéries et les êtres en marge sont constitutifs du Christianisme. C’est ce que montre l’histoire de ce peuple « périphérique » par rapport aux grands empires qu’est Israël, le thème du « petit reste » dans ce peuple sur lequel se fonde les espoirs des prophètes, l’apparition de Jésus, « galiléen périphérique » sur lequel s’interroge un futur disciple : « Quelque chose de bon peut-il sortir de Nazareth ? » (3). Pour lui, la politique de « décentralisation » menée, dans le catholicisme à la suite du Concile, est restée dans le schéma ancien « d’une Église gouvernée par le centre, qui avait besoin de dimensions plus humaines et moins vastes. En réalité, le vrai problème n’est pas de réduire les grands diocèses en circonscriptions plus réduites, mais de faire renaître l’Église dans la périphérie : en somme, de donner naissance à des communautés et des expériences chrétiennes qui fleurissent dans ces lieux » (4). A ses yeux, il s’agit moins d’adapter que de « recommencer » : « Recommencer depuis la périphérie avec l’Évangile, c’est répondre aux exigences profondes du chemin chrétien dans l’histoire. Ce n’est pas tant une stratégie pour arriver par paliers au centre de la société, qu’un passage décisif pour parvenir au cœur du message chrétien » (5).  

          Ce « passage décisif » c’est l’engagement dans la fraternité universelle que vient de rappeler avec force le Pape François dans son encyclique « Tous Frères : « Le coup dur et inattendu de cette pandémie hors de contrôle a forcé à penser aux êtres humains, à tous, plutôt qu’aux bénéfices de certains. Aujourd’hui, nous pouvons reconnaître que nous nous sommes nourris de rêves de splendeur et de grandeur, et que nous avons fini par manger distraction, fermeture et solitude. Nous sommes gavés de connexions, et nous avons perdu le sens de la fraternité. Prisonniers de la virtualité, nous avons perdu le goût du réel. La douleur, l’incertitude, la peur et la conscience des limites de chacun, que la pandémie a suscitées, appellent à repenser nos modes de vie, nos relations, l’organisation de nos sociétés et surtout le sens de notre existence » (6). 

          Nous sommes probablement à l’heure annoncée par ces paroles prophétiques de Martin Luther King prononcées quelques jours avant son assassinat : « Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir ensemble comme des idiots » (7).

     (1) Andrea RICCARDI : Périphéries. Crises et nouveautés dans l’Église, éditions du Cerf, 2016.

       (2) Pape FRANCOIS, cité pages 145-146

       (3) Évangile de Jean, 1, 45-46

       (4) Andrea RICCARDI : op.cit. pages 143-144

       (5) Id. page 151

       (6) Pape FRANCOIS, encyclique Fratelli tutti, 2020, § 33

       (7) MARTIN LUTHER KING (1920-1968) : Discours du 31 mars 1968

Petites réflexions sur « le monde d’après »

Chronique de Bernard Ginisty du 15 janvier 2021

         Alors que les pouvoirs publics mondiaux sont loin de contrôler la pandémie due au Covid, de nombreuses voix nous invitent à réfléchir au « monde d’après ». Cette réflexion se traduit le plus souvent par la critique des institutions qui constitue en France un sport national. Que ce soit au niveau politique où l’on n’en finit plus de nous expliquer qu’il faut réformer le système ou au niveau éducatif où l’on ne compte plus les projets de réforme suivies immanquablement de déceptions et de manifestations, peu d’organisations trouvent grâce face à notre regard critique.

         L’histoire montre qu’il y a comme une sorte de destin des institutions. Dans un premier temps, l’époque de la création, elles se remettent sans cesse en cause au nom des valeurs qui les ont fait naître. Vient le second temps, celui du corporatisme, où ceux qui les font fonctionner adaptent peu à peu les valeurs fondatrices à leur confort. Vient enfin la troisième phase contre-productive : l’obsession de leur fonctionnement et des intérêts de ceux qui y travaillent fait qu’elles deviennent un contre-témoignage par rapport aux valeurs auxquelles elles se réfèrent. Combien d’institutions créées dans la ferveur militante, spirituelle, révolutionnaire ont fini en refuge pour caciques ou prébendes pour fonctionnaires. Il est donc sain que se développe leur analyse critique. Cependant, celle-ci apparaît trop souvent comme la manifestation d’un dépit d’amoureux déçus qui en attendaient « le salut ». On exècre ce qu’on a adoré.

         Il convient donc, si l’on veut promouvoir une authentique réforme, de ne pas s’enfermer dans des pensées binaires mais aussi de s’interroger sur ses propres motivations comme nous y invite l’écrivain et poète Charles Juliet : « Il est parfois effarant de voir à quel point des personnes qui ont pourtant accès aux livres, à la culture, à une certaine réflexion, vivent dans l’ignorance de ce qui les meut. Mais dans notre société matérialiste, déshumanisée et déshumanisante, rien n‘est conçu pour nous inviter à travailler en nous-même. (…) Il est des êtres surchargés de savoir, mais en qui vécu et pensée ne communiquent pas. C’est à eux que pourrait s’appliquer cette formule : ils savent tout mais ils n’ont rien compris » (1). Cet avertissement peut permettre d’éviter de radoter indéfiniment dans les débats stériles, et de mourir ancien combattant de ses propres blocages ou notable décoré d’organisations arthritiques.

         Ce qui a mené le Christ à sa jeune mort, c’est d’avoir interrogé les institutions religieuses de son temps au nom des valeurs qu’elles prétendaient incarner. L’histoire montre que, comme tant d’autres, la révolution chrétienne s’est institutionnalisée. Mais, régulièrement, surgissent des croyants, qui, plutôt que de s’obséder sur les tares de l’institution, ouvrent à nouveau un chemin du possible.

         Nous pensons trop souvent que les institutions redeviendraient bonnes si elles étaient gouvernées par des gens qui pensent comme nous. Ainsi, le monde pourrait à nouveau marcher vers des lendemains qui, à défaut de chanter, pourrait tout au moins fredonner ! Le développement des sociétés modernes n’a été possible qu’à partir du terreau d’une lente et longue éducation à quelques valeurs éthiques unanimement partagées. La radicalité n’est pas dans le cri, le discours, la diabolisation de l’autre, mais dans le travail spirituel et politique sur nos modes de vie et nos systèmes de pensée et de valeurs.

(1) Charles JULIET : Ce long périple. Éditions Bayard 2001, pages 47-49.    

« Initier des processus plutôt que posséder des espaces » Pape François

Chronique de Bernard Ginisty du 8 janvier 2021

          En ce début d’année, la coutume veut que l’on s’échange des vœux pour la réussite de nos projets. Certes, nous devons prévoir nos activités, nos budgets, nos sécurités, mais il me semble plus important encore de nous souhaiter de rester des êtres de désir et de passion. Or, trop souvent, les sociétés modernes nous poussent à désirer ce qui serait finalement la pire des choses : « qu’il ne nous arrive rien » par peur de nous perdre. Dans son livre d’entretiens sur la foi, intitulé « le Chant du Cœur », André Gouzes, promoteur de liturgies de qualité et créateur de ce haut lieu de la musique sacrée qu’est l’Abbaye de Sylvanès, cite ce propos de Saint Augustin : « Celui qui se perd dans sa passion est moins perdu que celui qui perd sa passion » (1).

          « Ce qui nous arrive », est souvent ce que nous n’avions pas prévu et dérange nos conforts intellectuels et matériels, nos habitudes, nos relations. Qu’il s’agisse d’une découverte, d’un amour, d’une nouvelle compréhension de la vie, d’un accident de parcours, d’une intuition spirituelle, « ce qui nous arrive » réveille des passions que nos sages planifications prétendraient éliminer à tout jamais. Le besoin de sécurité nous pousse à prendre des assurances contre le surgissement de ce qui est Autre. Nous risquons alors de nous fermer à des visitations de l’évènement, à des invitations au voyage, à cet appel lancé jadis à Abraham et qui continue de retentir dans la conscience de tout croyant : quitte ce que tu connais pour aller vers ce que tu ne connais pas. Pour le théologien Joseph Moingt, « Jésus n’a légué à ses disciples ni rituel ni code législatif ni corpus doctrinal ni enseignement écrit, rien qu’ils n’auraient plus qu’à répéter et qu’ils devraient immuablement conserver – rien que la perpétuelle nouveauté d’une Bonne Nouvelle à annoncer, son « Évangile », illustrée par des paraboles à déchiffrer inépuisablement » (2). 

          Au début de son pontificat, le pape François publiait un texte (3) où il analysait « un des péchés qui parfois se rencontre dans l’activité sociopolitique qui consiste à privilégier les espaces de pouvoir plutôt que les temps de processus. Donner priorité à l’espace conduit à devenir fou pour tout résoudre dans le moment présent, pour tenter de prendre possession de tous les espaces de pouvoir et d’auto-affirmation. C’est cristalliser les processus et prétendre les détenir. Donner la priorité au temps, c’est s’occuper d’initier des processus plutôt que posséder des espaces (§ 222-223).

          Nous avons là une des clés des crises que nous traversons face auxquelles, trop souvent, Églises, partis politiques ou autres organisations répondent par des questions de boutique. Il ne s’agit pas de quitter l’installation dans un système institutionnel sécurisant pour un autre jugé plus performant, mais de se mettre en mouvement.  La vraie frontière entre les êtres humains est celle qui sépare les nomades des sédentaires, ceux qui sont en marche et ceux qui se croient arrivés.  On ne saurait trop se réjouir de lire sous la plume du premier responsable de l’Église catholique : « L’Église doit accepter cette liberté insaisissable de la Parole, qui est efficace à sa manière, et sous des formes très diverses, telles qu’en nous échappant elle dépasse souvent nos prévisions et bouleverse nos schémas » (§ 21).

          Nous devons contribuer à ce que les institutions où nous militons n’épuisent pas leur énergie à défendre leur territoire, mais deviennent ce que le poète René Char appelle des « communautés de nos aurores ».  

(1) André GOUZES : Le Chant du cœur. Conversation sur la foi, Éditions du Cerf, 2003, page 128. 

(2) Joseph MOINGT : Croire quand même. Libres entretiens sur le Présent et le futur du catholicisme. Éditions Temps Présent, 2001, page 58.

       (3) Pape FRANCOIS : La joie de l’Évangile. Exhortation     apostolique. Éditions Bayard 2013. Les références des citations correspondent aux numéros des paragraphes de cette édition.