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Chroniques 2022

Retrouver les liens entre l’habitation, « le monde où l’on vit » et la production, « le monde dont on vit », Bruno Latour.

Chronique de Bernard Ginisty du 10 mars 2022.

Dans une déclaration récente, le Président de la République évoquait, à propos de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, « le retour du tragique ». Mais notre actualité c’est aussi le tragique de la dévastation de la nature par le réchauffement climatique et celui du retour des anciennes terreurs des grandes pestes par la pandémie.  Les antiques litanies de la liturgie chrétienne imploraient Dieu de nous délivrer de trois maux « la peste, la famine et la guerre ». Face à cela, les discours pré-électoraux que nous connaissons actuellement semblent un peu court. Plutôt que de s’ingénier à trouver des nouvelles réponses aux mêmes questions, peut-être faudrait-il interroger les questions. 

Le grand poète René Char à la tête d’un réseau de résistance lors de la dernière guerre mondiale, déplorait cette situation et souhaitait que ses camarades sortent des pensées toutes faites : « Ils se laissent choir de toute la masse de leurs préjugés ou ivres de l’ardeur de leurs faux principes. Les associer, les exorciser, les alléger, les muscler, les assouplir, puis les convaincre qu’à partir d’un certain point l’importance des idées reçues est extrêmement relative et qu’en fin de compte « l’affaire » est une affaire de vie et de mort et non de nuances à faire prévaloir au sein d’une civilisation dont le naufrage risque de ne pas laisser de trace sur l’océan de la destinée, c’est ce que je m’efforce de faire approuver autour de moi » (1) Et pour cela, il rappelait à tous les candidats qui souhaitent « changer la vie » de leurs concitoyens : « Quand on a mission d’éveiller, on commence par faire sa toilette dans la rivière. Le premier enchantement comme le premier saisissement sont pour soi » (2).

Bruno Latour, un des intellectuels français les plus traduits dans le monde, s’inscrit dans cette démarche « poétique » que René Char définit ainsi : « Mettre en route l’intelligence sans le secours des cartes d’état-major » (3) Dans un petit livre d’une centaine de pages écrit avec Nikolaj Schultz doctorant au département de sociologie de l’université de Copenhague, intitulé « Memo sur la nouvelle classe écologique. Comment faire émerger une classe écologique et fière d’elle-même », il expose comment toute action de rénovation politique suppose d’abord qu’on se libère des « cartes d’état-major » : « L’écologie est à la fois partout et nulle part. Pour le moment, il semble que ce soit l’immense diversité des conflits qui empêche de donner à ces luttes une définition cohérente. Or cette diversité n’est pas un défaut, mais un atout. C’est que l’écologie est engagée dans une exploration générale des conditions de vie qui ont été détruites par l’obsession de la seule production. » (4). 

Cette focalisation sur la production conduit de plus en plus à la destruction de la planète : « L’économie dirigeait son attention vers la mobilisation des ressources en vue de la production, mais existe-t-il une économie capable de se retourner vers le maintien des conditions d’habitabilité du monde terrestre. C’est tout l’enjeu de la nouvelle classe écologique ». Il s’agit bien d’une lutte politique : « Le signe, c’est que les militants écologistes sont maintenant plus nombreux à se faire assassiner que les syndicalistes » (5)

Dès lors, il faut revisiter le thème de la « lutte des classes » : « Le point de clivage qui dresse la nouvelle classe écologique contre toutes les autres, c’est qu’elle veut restreindre la place des rapports de production, et que les autres veulent l’étendre. (…). La question clef n’est pas, comme auparavant, celle des seuls conflits de classe à l’intérieur du système de production, mais celle de la relation nécessairement polémique entre maintien des conditions d’habitabilité et système de production. C’est cette tension de deuxième rang qui fait toute la nouveauté de la situation. (…) La lutte des classes a toujours été, mais redevient aujourd’hui, un ensemble intriqué de conflits géosociaux pour lesquels le formatage par l’économisation n’est plus adapté, faute de pouvoir donner place aux terrestres – humains compris » (6).

Il s’agit donc pour l’écologie de sortir de son enfance et de cesser de se considérer comme « adventice » : « Assumer de prendre en charge, pour chaque sujet, pour chaque territoire le monde où l’on vit en le reliant explicitement au monde dont on vitallonge l’horizon de l’action. C’est cet allongement de l’horizon qui autorise la classe écologique à se constituer comme plus légitime pour définir le sens de l’histoire » (7) Par rapport à l’hybris de la modernité tentée par le dépassement continu des barrières, « s’émanciper change de signification quand il s’agit de s’habituer à dépendre enfin de ce qui nous fait vivre ! L’écologie repose la place et la conception des limites. (…) Mais comme elle est contraire à nos habitudes, cette quête des « liens qui libèrent !» (8). Par ailleurs, la pandémie du Covid oblige à revoir un certain rapport à la « science » : « Dans un monde galiléen, l’épidémie serait une crise en voie de résolution ; dans celui où nous vivons, le Covid ne cessera de nous obliger à muter comme lui. Terrible leçon celle-là » (9).

La promotion, par Bruno Latour, d’une nouvelle classe sociale « écologique » nous ramène-t-elle à la reprise du thème du parti unique qui incarne au forceps le sens de   l’histoire et, pour ce faire, promeut un pouvoir totalitaire et centralisateur ? Et là aussi, la crise que nous traversons invite à de nouveaux chemins dans le champ politique : 

« L’émergence d’une classe écologique organisant autour d’elle et dans ses propres termes les luttes des classes, semble pour l’instant limitée par l’extraordinaire dispersion des forces et des expériences. En parodiant le mot célèbre « L’écologie politique, combien de divisions ? ». Mais cette dispersion est bienvenue s’il s’agit d’échapper par tous les moyens au destin apparemment inéluctable de l’extension de la production. S’il faut toujours se méfier du changement d’échelle, cela est vrai aussi en politique. Il faut résister à la tentation de s’unifier selon les formes traditionnelles de l’offre politique qui prétend toujours, par un grand coup de boutoir, renverser l’obstacle et passer à des jours meilleurs. En régime virus, il n’y a pas de jours meilleurs. Ce n’est pas ainsi que coule le temps des vivants. Là encore, l’exigence de composition oblige à ralentir pour détecter à sa manière les alliances à opérer. En ce sens, l’écologie politique, nourrie à cette nouvelle culture des vivants, doit chérir sa multiplicité. C’est ce qui lui permet d’explorer les alternatives dans toutes les directions » (10).  

Où atterrir ? Comment s’orienter en politique (11), c’est le titre d’un ouvrage publié en 2017 par Bruno Latour. Dans ce court essai, il tentait de cerner les contours de la révolution copernicienne dans laquelle la mutation climatique plonge chacun d’entre nous. Dans une tribune publiée le 25 mars 2020 dans le journal Le Monde il précisait ainsi son propos : « Dans la crise sanitaire, il est peut-être vrai que les humains pris en bloc ‘luttent contre’ les virus. La situation est tragiquement inverse dans la mutation écologique : cette fois-ci, l’agent pathogène dont la virulence terrible a modifié les conditions d’existence de tous les habitants de la planète, ce n’est pas du tout le virus, ce sont les humains ! Et pas tous les humains, mais certains, qui nous font la guerre sans nous la déclarer. Pour cette guerre-là, l’État national est aussi mal préparé, aussi mal calibré, aussi mal dessiné que possible car les fronts sont multiples et traversent chacun d’entre nous ». 

  1. René CHAR : Fureur et Mystère. Les feuillet d’Hypnos in Œuvres complètes, La Pléiade, éditions Gallimard, 1983 page 184. 
  2. René CHAR : Les Matinaux, id. page 329.
  3. René CHAR : Fureur et Mystère, id. page 204
  4. Bruno LATOUR et Nicolaj SCHULTZ : Mémo sur la nouvelle classe

        écologique, éditions de la découverte 2022, page 12

  1. Id. pages 24-25
  2. Id. pages 31-32 
  3. Id. page 34
  4. Id. pages 42-43
  5. Id. page 53
  6. Id. pages 62-63
  7. Bruno LATOUR : Où atterrir ? Comment atterrir en politique, éditions La Découverte 2017,

Vœux pour 2022 « Voici l’heure de sortir de votre sommeil »

Chronique de Bernard Ginisty du 11 janvier 2012

En ce début d’année, nous échangeons traditionnellement des « vœux ». Le mot « vœu », dans la langue française, signifie deux attitudes contradictoires. L’une traduit la futilité de ce qu’on appelle des « vœux pieux » formulés sans que leurs auteurs s’interrogent sur ce en quoi ils sont concernés par la réalisation de ce qu’ils « souhaitent », laissant ce soin à un « bon dieu ». La seconde exprime l’engagement de ceux qui se « vouent » à une cause.

L’année 2022, par l’ampleur des crises qui s’annoncent aura besoin, de notre part d’autre chose que des « vœux pieux ». Pour Agnès Callamard, secrétaire générale d’Amnesty International et ancienne rapporteuse spéciale des Nations-Unies sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires et arbitraires, « nous sommes dans une crise des normes, qui se traduit par des attaques contre la dignité humaine, et même contre l’idée d’égalité entre les êtres humains. La mort de réfugiés et de migrants est devenue monnaie courante, presque quelque chose d’acceptable, comme si leur vie avait moins de valeur que la nôtre. La crise aigüe que nous traversons pourrait conduire nos sociétés à des situations du type 1939. Je m’interroge souvent : serons-nous la génération des années 1930 ou celle des années 1948, qui a rédigé la Déclaration universelle des droits de l’homme ? » (1)

Par ailleurs, il faut bien constater l’inquiétante évolution des États-Unis d’Amérique qui menace l’équilibre mondial. C’est ce que constate l’économiste Jeffrey Sachs, professeur à l’université Columbia (New York) et président du réseau des solutions pour le développement durable des Nations Unies : « Les États-Unis sont devenus un pays de riches, par les riches et pour les riches, refusant toute responsabilité politique pour les dommages climatiques qu’ils imposent au reste du monde. Les clivages sociaux qui résultent de cette situation ont conduit à une épidémie de « morts du désespoir » (notamment par surdose médicamenteuse et suicides), à une baisse de l’espérance de vie (avant même la pandémie due au Covid-19), à une hausse de cas de dépression chez les jeunes. Sur le plan politique, ces profonds désordres mènent vers divers chemins – le plus inquiétant étant celui de Donald Trump, son faux populisme et son vrai culte de la personnalité. Servir les riches tout en distrayant l’attention des pauvres avec la xénophobie, les guerres culturelles et les coups de menton de l’homme fort est peut-être le plus vieux truc du manuel du démagogue, mais il fonctionne encore étonnamment bien » (2). Kathleen Belew, professeur d’histoire américaine à l’université de Chicago écrit : « Ma grande interrogation est de savoir à quel point ces groupes du white power vont réussir à capter un auditoire dans un cercle concentrique plus large. (…) Plusieurs participants à l’insurrection du 6 janvier ont été élus à des fonctions officielles sous la bannière du parti républicain » (3)

Cette évolution des États-Unis d’Amérique ne doit pas nous éviter d’analyser les faiblesses de la France et plus généralement de l’Union Européenne. Évoquant les cinq années où elle a été rapporteuse spéciale des Nations Unies sur les exécutions extra judiciaires, Agnès Callamard constate : « Je n’ai pas trouvé que la France jouait un rôle particulièrement important ou positif en matière de droits humains. Les autorités françaises se montrent timorées dès qu’il s’agit de l’Arabie saoudite et de la Chine, privilégiant les exportations, les intérêts économiques et géopolitiques à la défense des droits » (4)

On a souvent reproché aux chrétiens, parfois à juste titre, de se réfugier dans un arrière monde qui les éloigne des combats pour l’homme ! Mais comment ne pas voir dans la course à l’argent, le désenchantement individualiste, les haines ethniques et raciales, les injustices établies, des “ opiums du peuple ” autrement dangereux ? La Résurrection manifeste que la force vivante en tout homme est plus radicale que ses peurs, ses échecs et ses enfermements. Elle indique, suivant l’étymologie du mot Pâques, que l’aventure humaine se réalise non dans la possession, mais dans le passage. Se vautrer dans la quête d’une intériorité toujours plus affinée est un terrain où prospèrent les idoles. Si Dieu est “ passant ”, c’est qu’il n’est pas “ présent ”. C’est dans le visage de ce qui nous est étranger que nous avons quelques chances de saisir sa trace. Au jeune homme riche qui, en règle avec toutes les lois, veut “ posséder ” la vie éternelle, le Christ propose “ d’entrer dans la vie ” en devenant étranger à ses biens (5). Aux opiomanes tentés d’enfermer l’aventure humaine dans l’avoir, le pouvoir ou la sécurité des appartenances, le message pascal annonce : “ Voici l’heure de sortir de votre sommeil ” (6).

  1. Agnès CALLAMARD : L’universalité des droits est un principe fondamental. Conversation publiée dans La Croix-L’Hebdo des 8 et 9 janvier 2022, pages 11 à 17. 
  2. Jeffrey SACHS : De la guerre des classes en Amérique. L »’économiste dénonce quatre décennies de « guerre contre les pauvres » qui ont conduit les États-Unis à la paralysie politique à l’intérieur comme à l’extérieur de leurs frontières, in journal Le Monde, 3 janvier 2022, page 27.
  3. Kathleen BELEW : On assiste à une lame de fond massive du militantisme white power. Entretien publié dans le journal Le Monde du 10 janvier 2012, page 23.
  4. Agnès CALLAMARD : op.cit. page 14. 
  5. Évangile de Matthieu, 19, 16-22.
  6. Épître aux Colossiens, 3, 10