Combat spirituel et combat politique
Chronique de Bernard Ginisty du 9 mars 2026
Le temps de Carême nous invite au « combat spirituel ». La tentation permanente des religions est de transformer ce combat qui traverse chaque être humain, en lutte des « bons » contre « les méchants » ou entre « la vérité » et « l’erreur ».
Dans son ouvrage, d’une brûlante actualité, intitulé « Croire quand même. Libres entretiens sur le présent et le futur du catholicisme » (1), le grand théologien jésuite Joseph Moingt témoignait, à plus de 95 ans, de l’actualité et de la vitalité de ce combat. Dans l’Evangile, l’adversaire est désigné par l’expression « le monde » qu’il définit ainsi : « c’est la tendance de l’univers à de replier sur lui-même. Le monde, c’est la force d’inertie, la répétition du même, le chacun pour soi, le plus possible de biens et de jouissances pour moi aujourd’hui et tant pis pour les autres et tous ceux qui viendront après nous. C’est ce qui détourne mon regard du pauvre qui est là » (2). La voie pour cette libération du « monde » passe par la prière dont le sens, écrit-il, « n’est pas de demander à Dieu d’intervenir pour faire ce que je ne peux pas faire. La prière, c’est le silence qui nous permet de nous imprégner de la gratuité de Dieu. (…) La gratuité qui nous détache de nos a priori, de nos intérêts, de nos idées toutes faites et qui ouvre notre regard (…) Oui la prière peut nous donner un regard prophétique pour voir de qui est en train de naître » (3) Cette prière tend à « nous délivrer du mal » que Joseph Moingt caractérise ainsi : « le mal est l’égoïsme qui provoque le repli de l’individu sur son moi superficiel et qui l’empêche et le détourne d’accomplir son humanité profonde dans l’ouverture aux autres » (4)
Dès lors, si le temps du Carême invite à la « conversion », c’est d’abord à la nôtre : « Si on veut « rechristianiser » la société, et si on ne veut pas se payer de mots, il faudrait commencer par évangéliser bien des baptisés : l’initiation à l’Evangile prendra le pas sur le rite dans le parcours sacramentel » (5)
L’Evangile ne cesse de nous dire que la vie spirituelle ne se réduit pas à la tranquille possession de certitudes enseignées par des clercs ou à l’appartenance à des institutions qui définiraient les frontières entre les élus et les autres. Elle s’incarne dans l’amour inconditionnel et universel. Joseph Moingt conclut son ouvrage par ces mots « Du jour où ma foi ne serait plus, mettons, que le désir d’une vie après la mort, alors là je la laisserais sans doute s’effondrer… Je n’ai pas envie de me faire un petit coin de paradis pour moi tout seul, ou avec quelques uns, quelques gens du passé dont les trois-quarts de l’humanité seraient exclus » (6).
Sur ces rapports entre foi religieuse et action politique, Jacques Delors me paraît avoir été particulièrement lucide. Dans un entretien au mensuel Panorama (7), celui qui fut pendant dix ans Président de la Commission européenne, dit son agacement de voir les journalistes lui accoler « le titre de catholique ». « Je demeure allergique à toute affirmation publique de mes convictions religieuses et à tout lien avec ce que je pense et ce que je fais dans le domaine politique ».Il ajoute : « en ce qui concerne le domaine de la politique, on ne peut prétendre, au nom du Christ, distinguer ceux qui ont raison et ceux qui ont tort. Ou pire encore, les bons et les mauvais ». Le Mouvement Vie Nouvelle à qui, dit-il, il «doit beaucoup, sinon tout », lui a appris que l’unité se fait au niveau de chaque personne et non dans l’instrumentalisation réciproque du religieux et du politique.
Cette foi chrétienne, qui l’empêche de souscrire aux croisades meurtrières des néo-conservateurs américains, lui a également évité de tomber dans les impasses d’une certaine gauche qui ne voit le mal que dans les structures.« Aux yeux de certains, dit-il, le monde ouvrier était porteur de l’avenir de l’homme, d’une société débarrassée de toute aliénation. Si je n’avais pas été catholique, peut-être aurais-je été tenté par cette conception, qui était presque une religion. Mais, pour moi, Dieu laisse à l’homme sa liberté. J’avais en tête cette pensée d’Emmanuel Mounier : « L’homme renouvelle perpétuellement la figure de ses aliénations ». Donc, je n’ai jamais cru que l’homme n’était conditionné que par des structures économiques et sociales, et qu’il suffirait de les changer pour voir naître un homme nouveau. Et je suis un des rares, à gauche, à ne pas y avoir cru ».
Jacques Delors définit ainsi la pratique de l’art politique comme résistance à deux tentations totalitaires. L’une prétend justifier l’action politique et militaire au nom de la Bible, du Coran ou de tout autre texte sacré qui, paraît-il, inspirerait les hommes de pouvoir. C’est la dérive de tous les fondamentalismes meurtriers qui font, hélas, notre actualité. L’autre ne voit la source de l’aliénation que dans des systèmes économiques extérieurs à l’homme qu’il suffirait de changer. Elle a conduit à l’échec des systèmes communistes. Ces deux tentations, en apparence opposée, ont en commun un simplisme incapable de voir que le bien et le mal traversent chacun d’entre nous. Les hommes de pouvoir s’identifient alors au bien et projettent le mal sur des boucs émissaires qu’il faut éliminer. Ils peuvent alors se lancer, sans trop d’état d’âme, dans des violences baptisées guerre sainte ou lutte contre l’empire du mal. Contre ce simplisme, Jacques Delors nous invite à travailler pour l’avènement d’une société démocratique plurielle et à rester lucide sur nos capacités « à renouveler sans cesse la figure de nos aliénations ».
- Joseph MOINGT (1915-2020) : Croire quand même. Libres entretiens sur le présent et le futur du catholicisme. Editions Temps Présent, 2010. Ancien professeur de théologie à l’Institut Catholique de Paris, ce jésuite a dirigé pendant plus de trente ans la revue Recherches de Science Religieuse.
- Id. page230
- Id. pages 232-233
- Id. page 216
- Id. page 190
- Id. page p.243
- Jacques DELORS(1925-2023) : Entretien dans le mensuel Panorama,octobre 2004.
Carême, temps de lutte contre nos idolâtries
Chronique de Bernard Ginisty du 1er mars 2026
Les chrétiens viennent d’entrer dans le temps du Carême qui les invite à résister à leurs pulsions primaires habituelles pour vivre une certaine épreuve du « désert ». Dans une société où les belles images de la publicité comme les exhortations des responsables politiques à soutenir la croissance par nos achats ne cessent de nous pousser à consommer, on ne saurait trop exagérer l’importance de vivre des temps de distance et de recul.Au début de sa vie publique, le Christ a séjourné au désert pour affronter les grandes tentations de l’homme : celle de la voracité, du pouvoir et de la séduction qui ne cessent de générer des idoles masquant la gratuité inconditionnelle et créatrice de Dieu.
En ce début du 21e siècle, nous savons que les progrès des sociétés ont été de pair avec la persistance d’atroces barbaries. Nous savons que l’accès à l’humain n’est jamais acquis une fois pour toutes et qu’aucune institution, aussi noble que soit ses origines, n’est à l’abri des perversions.Nous avons vu des religions prêchant l’amour bénir des crimes nationalistes et des idéologies généreuses sombrer dans de sanglantes bureaucraties. Le grand optimisme du XIXsiècle qui attendait de la diffusion de la science et de la culture une automaticité du progrès moral a volé en éclats.
En réaction contre ces idoles meurtrières masquées derrière l’affirmation de valeurs universelles peut apparaître la tentation d’un scepticisme radical à l’égard de tout projet d’amélioration de lavie en société. Mais ce n’est pas parce que l’on a été pris en flagrant délit de niaiserie idolâtre qu’il convient de s’abandonner aux niaiseries de la « pensée unique » de l’époque.Ce n’est pas parce que l’on a été délogé une fois des ses idolâtries que l’on est dispensé de rester à l’écoute des malheurs du monde.Nous avons tous à nous défaire d’idoles que nous avons plus ou moins vénérées. Le temps de Carême peut nous apprendre à surmonter ces tentations immanquablement suivies de déceptions et de régressions. Certes, comme l’écrit l’auteur de la première Epître de Jean : « Dieu, nul ne l’a jamais contemplé ». Mais, ajoute-t-il « Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous et son amour, en nous, est accompli » (1). Aucune prétendue connaissance du « vrai Dieu » ne saurait faire l’économie de l’engagement dans une fraternité universelle.
En ce début de Carême qui coïncide cette année avec celui du Ramadan, j’ai participé à une journée de prière et de d’échanges dans le cadre d’un groupe islamo-chrétien. Nous avons partagé cette prière de Khadidja Abada-Charlot, enseignante en sociologie à l’Université de Rouen et membre du groupe de recherche islamo-chrétien :
« Les hommes n‘ont cru que la parcelle de vérité qu’ils comprenaient, rejetant les autres comme des impies, se servant de Ta Transcendance comme s’ils pouvaient la posséder, se prévalant de Ton unité pour ignorer Tes richesses, Tes voies multiples, la diversité de Tes amours. Les impies ! Tes pires ennemis sont nous-mêmes, ceux qui disent T’aimer, T’adorer, et qui Te confisquent comme un vulgaire jouet, le hochet de leurs fantasmes de puissance. T’ignorant en croyant Te servir, nouveaux athées qui se sont appropriés Toi. Ultime blasphème.
Puisses-Tu leur pardonner, Toi qui est le Clément et le Miséricordieux, le Matriciant et le Matriciel, l’Amant de l’humanité et puisses-tu nous préserver de leur terreur pour nous laisser Te chercher encore et toujours, non seulement dans les Livres que tu as inspirés, mais surtout dans nos pauvres petits amours humains fragiles et si ambigus, nos conjoints, nos enfants, nos amis.
Je Vous en supplie Allah, Dieu, Adonaï, Rabbi, mon Seigneur, protégez-nous de ceux qui disent Vous servir » (2).
(1) Première Epître de Jean, 4, 12
(2) René GUITTON : Lettres à Dieu, réunies et présentées par René Guitton, éditions Calmann-Levy, 2004, pages 24-25. Cet ouvrage rassemble cent lettres à Dieu d’auteurs religieux ou laïques, d’Europe, d’Afrique ou d’Orient.
Le « Principe fertilité ».
Chronique de Bernard GINISTY du 20 février 2026
Depuis plusieurs années, des observateurs de nos sociétés nous invitent à l’urgence de prendre conscience que l’humanité est entrée dans l’ère de « l’anthropocène ». Ce terme définit une nouvelle période où l’activité humaine devient progressivement la contrainte dominante dans le monde devant toutes les autres forces naturelles.
Jean-François Simonin, philosophe de la pensée prospective, vient de publier un ouvrage intitulé « Le Principe fertilité » pour nous engager à repenser le « logiciel » avec lequel nous appréhendons notre action dans le monde. Après l’impératif kantien , au 18e siècle: « agis de telle sorte que tu traites l’humanité comme une fin, et jamais comme un moyen », après le « principe de responsabilité » de Hans Jonas qui a inspiré la pensée écologique européenne, il nous propose de franchir une nouvelle étape pour prendre en compte l’importance du non-humain dans nos conditions d’existence, dépasser une « heuristique de la peur » et s’affronter à des prescriptions opérationnelles. Pour cela, il promeut un « Principe fertilité » qu’il énonce ainsi : « Fais en sorte que les implications de ta stratégie soit visibles, mesurables et négociables à l’aune de leur impact sur le monde ».
Le sous-titre de son ouvrageEntreprises et pulsion de vie est un « clin d’oeil » aulivre publié en 2009 par Bernard Maris et Gilles Dostalet : Capitalisme et pulsion de mort (1). Non pas, écrit-il pourle contester, « mais face à ce diagnostic imparable, parvenirà rouvrir une voie nouvelle. L’enjeu est peut-être d’apprendre à refaire place à cette pulsion de vie étouffée par une rationalité dysfonctionnelle, et lui redonner sa légitimité perdue» (2). Ce que nous vivons n’est pas qu’une crise écologique, c’est une crise existentielle qui nous obligeà réviser tous nos fondamentaux : « la mise à jour du concept d’anthropocène au tout début du XXIe siècle nous « réveille de notre sommeil progressiste ». Il n’ y a plus de progression possible qui ne comporterait sa part de régression dans un autre domaine. L’anthropocène nous force à sortir de nos certitudes mécanistes; (…) La fameuse main invisible du marché ne fonctionne plus dans l’anthropocène. Il est impératif de cesser de s’en remettre à elle pour nos arbitrages stratégiques et lui substituer la main visible du vivre ensemble, sur le long terme, sur cette Terre » (3).
C’est autour de l’évolution de l’entreprise que Jean-François Simonin situe le lieu majeur pour uneréelle évolution. « Entre la guerre et la concurrence, il n’y a finalement pas de différence de nature, mais seulement de degré (…) Quand on s’efforce de réfléchir en termes de transformation du monde, Les Napoléon, Poutine, Trump et autres politiques belliqueux n’auront jamais une puissance de destruction équivalente à celle de l’agro-industrie, des centrales nucléaires, des usines chimiques, des différentes pétro-industries et des infrastructures logistiques et numériques réunies (…) La puissance globale des Très Grandes Entreprises rivalise avec celle des princes de l’histoire. Elles contrôlent une grande partie des ressources mondiales » (4). Le spectacle de la seconde investiture du Président Trump, entouré des grands patrons de « la tech » et sa pratique de sa politique étrangère de deal qui voit les diplomates remplacés par des business-menentémoigne. D’où l’appel aux entreprises à devenir des « oasis de fertilité »: « Les entreprises, qui se concevaient jusqu’à ce jour comme des petites monades libres de leurs faits et gestes dans le Far West d’un vaste et indestructible monde, doivent à présent se considérer comme des oasis de fertilité au sein d’un monde devenu instable, fragile, en demande de consolidation » (5).
On comprend alors les conclusions que Jean-François Simonin tire de ses analyses :« Il est vital que les transformations du monde redeviennent une affaire politique, qu’elles engagent la totalité des communautés concernées par ces transformations. « Il est vital que les transformations du monde redeviennent une affaire politique, qu’elles engagent la totalité des communautés concernées par ces transformations. Après quelques siècles d’illusion progressiste au cours desquels nous avons cru pouvoir nous affranchir de notre condition terrestre, après quelques décennies d’illusion néolibérale au cours desquelles le développement économique et le profit ont fait office d’idée directrice pour la pensée occidentale, il s’agit de réaffirmer que les règles du vivre ensemble ne peuvent être déléguées à d’autres qu’à des humains, et de faire en sorte que ces humains se trouvent ou se retrouvent, participent activement aux décisions stratégiques qui doivent redevenir affaire de débats et de négociations, puis de transaction : il s’agit de la maintenance du monde » (6).
- Bernard MARIS (1946-2015) et Gilles DOSTALER (1946-2011) : Capitalisme et pulsion de mort, éditions Albin-Michel, 2009. Bernard Maris été assassiné dans les locaux de l’hebdomadaire Charlie-Hebdo le 7 janvier 2015.
- Jean-François SIMONIN : Le principe fertilité. Entreprises et pulsion de vie, éditions Sans de la Terre, 2026, page 21
- Id. pages 42-43
- Id. pages 44-45
- Id. page 61
- Id. page 119
Jean-François Simonin est philosophe, spécialiste de l’anticipation. Il a fondé et dirige l’Institut du temps long (ITL), laboratoire d’idées et d’expérimentations philosophiques et prospectives sur les enjeux de long terme. Ses travaux introduisent à une nouvelle conception de l’action en contexte anthropocène. Il est l’auteur, entre autres de La Tyrannie du court terme. Quels futurs possibles dans l’anthropocène? (Utopia, 2018) et L’Innovation frénétique. Construire ou déconstruire le monde à l’heure du numérique (Liber, 2020).Esquisse d’une stratégie de l’espérance. Le monde comme revendication (Libre et Solidaire 2023).
La démocratie à l’épreuve de l’hémicycle
Chronique de Bernard GINISTY du 15 janvier 2016
Dès le début du XXe siècle, Charles Péguy, avec sa lucidité habituelle, avait distingué, chez les militants politiques, ceux qu’il appelait les classiques soucieux de travail concret et les romantiques préoccupés de représentation. Il constatait que « que les classiques sont bonne pâte, parce que les romantiques sont imposants, parce que les classiques ne demandent qu’à s’en laisser imposer ; tous les romantiques sont gouvernementaux, ministériels, étatistes, quand même ils font profession d’être anti gouvernementaux ». Ces deux types de militantisme traversent tous les partis. Ils cohabitent plus ou moins bien pour tisser la vie politique habituelle. Il y a crise majeure lorsque le discours des romantiques se trouve trop déconnecté des pratiques concrètes. Péguy y voit une rupture grave : Ceux qui aiment le travail sincère et ceux qui aiment les mensonges rituels des cultes romantiques sont peut-être séparés par le plus profond des dissentiments contemporains. (…) Déjà des présages laissent voir que les travailleurs sont las du gouvernement des théâtreux »(1). Le spectacle que donne depuis des mois le Parlement français me paraît trop souvent confisqué par ces « théâtreux » dont il semblerait qu’une des préoccupations importantes serait de savoir si leur propos dans l’hémicycle sera repris au journal télévisé.
Pour nous désintoxiquer de cette forme de mauvaise politique-spectacle, la réflexion d’un des plus grands chorégraphes XXe siècle me paraît particulièrement pertinente. Dans un livre d’entretiens, Maurice Béjart dénonce la représentation de la politique en forme d’hémicycle qui permet de rendre les extrêmes « spectaculaires » et donc bons clients des médias. Or nous dit Béjart, « établir un hémicycle, c’est couper la vie » et il poursuit : « Je me rends compte que la politique est circulaire, exactement comme la terre. Si je vais vers l’est, je me retrouve un jour ou l’autre à l’ouest parce que tout simplement la terre est ronde. Il est normal par exemple que l’extrême gauche qui se proclame comme telle retrouve l’extrême droite à un moment donné et inversement. Vivre la politique dans un hémicycle, c’est accepter de ne travailler qu’avec la moitié de la vérité » (2).
A rebours de cette représentation, la psychanalyste Marie Balmary nous propose une autre « chorégraphie » de la vie démocratique : « La ronde est la première et peut-être aussi la dernière image d’une communauté humaine : la place égale de tous les danseurs autour d’un vide médian qu’ils dessinent ensemble et qui les réunit. Distincts et reliés. Notre désir peut-être le plus profond. Il suffit de respecter ce vide central, que nul ne viendra occuper et se donner la main autour de lui. Loi légère qui peut-être les représente toutes » (3).
Cette vision de la démocratie en dit aussi la fragilité, comme le remarque le philosophe Paul Ricœur : « La démocratie étant le seul régime politique qui soit fondé sur le vide, je veux dire sur nous-mêmes et notre vouloir vivre, mon inquiétude est que la croyance publique ne la porte plus. Or c’est un système qui ne fonctionne que si les gens y croient. (…) Il repose sur la confiance. Et désormais, beaucoup trop de gens croient que la démocratie est solide, qu’elle fonctionne par une sorte d’inertie institutionnelle » (4).
Le 20e siècle aura connu des catastrophes provoquées par tous ceux qui ont voulu occuper ce « vide central ». Faute de l’engagement de chacun dans la vie démocratique, nous ne cesserons de continuer à susciter des « grands timoniers» nationalistes ou idéologues, pour les idolâtrer avant de les démystifier. Aujourd’hui,
ce vide est occupé principalement par un Président des Etats-Unis d’Amérique qui ignore le droit international et a quitté toutes les institutions internationales. Désormais, il convoque les puissants de ce monde, non plus à l’ONU, mais dans ses golfs privés d’Ecosse ou de Floride. Et, tant sa gestuelle que ses propos relèvent plus de jeux télévisés qu’il a un temps animé que d’une réflexion politique collective.
Au fronton de nos mairies, après les mots égalité et liberté, il y a celui de fraternité. Nous avons pensé qu’il s’agissait d’un voeu pieux. Or, les combats toujours nécessaires pour la liberté et l’égalité, sans une fraternité concrète, deviennent stériles et mortels. J’entends les cris d’orfraie des célébrants des deux pensées uniques du siècle dernier : fraternité ? Mais c’est de la collaboration de classe que vous prônez ! Tandis que les autres, narquois, se gaussent : fraternité ? Mais cher ami allez jouer au patronage et laissez nous les rapports de force de la finance !
La force de la fraternité, c’est celle de l’Evangile et de la République. Elle existe déjà. Si la société française tient debout, c’est que, sans le savoir, elle est en avance sur ses élites. Cette avance, c’est celle des fraternités citoyennes, humanistes, spirituelles. Elles sont en œuvre dans la grande majorité des banlieues qui ne brûlent pas, dans les centaines d’associations qui tissent au quotidien le lien social, avec ces milliers d’inventeurs d’une culture différente, d’une économie solidaire, d’autres modes de vie. Aucun d’entre nous ne peut se dispenser du travail long, quotidien et concret pour donner vie au premier paragraphe de la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 : « La reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde ».
Si les Etats peuvent légiférer sur la liberté et l’égalité, la fraternité ne se décrète pas. Non seulement elle ne se décrète pas, mais elle trouve ses sources dans la dimension spirituelle de la personne. Pour Charles Péguy, cette fraternité est un préalable: « Par la fraternité, nous sommes tenus d’arracher à la misère nos frères les hommes; c’est un devoir préalable; au contraire, le devoir d’égalité est un devoir beaucoup moins pressant. (…)Pourvu qu’il y ait vraiment une cité, c’est à dire pourvu qu’il n’y ait aucun homme tenu en exil dans la misère économique, tenu dans l’exil économique ! » (5).
Aucune institution, aucun parti politique, aucune religion, aucun personnage emblématique ne saurait dispenser chacun d’entre nous de l’épreuve personnelle des valeurs qui valent la peine de se risquer, de militances qui incarnent de nouvelles naissances. Croire que de simples appartenances pourraient nous en dispenser conduit aux pires aberrations. L’avenir ne sera fait ni de la répétition du passé ni de l’installation satisfaite dans la critique de nos idolâtries. Il est ce que nous allons commencer ensemble.
(1)Charles PEGUY (1873-1914) : De Jean Coste , Oeuvres en prose complètes, tome 1, La Pléiade, éditions Gallimard 1987, page 1015.
(2) Michel ROBERT : Conversations avec Maurice BEJART (1927-2007)Editions Paroles d’Aube/La Renaissance du Livre, 2000, page 77.
(3) Marie BALMARY : Freud jusqu’à Dieu, Editions Actes Sud, 2010, page 62.
(4) Paul RICOEUR (1913-2005) : L’unique et le singulier Entretiens avec Edmond Blattchen, Alice Editions, Bruxelles, 1999 p. 73.
(5) Charles PEGUY : op.cit. page 1033
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Voeux pour une année de « nouvelles naissances »
Chronique de Bernard Ginisty du 6 janvier 2026
Les crises économiques et sociales que traversent nos sociétés suscitent en abondance des discours d’experts. Ils tentent de trouver une rationalité dans cette perte du « crédit », c’est-à-dire de confiance, qui mine les échanges économiques. Cette méfiance généralisée atteint le cœur du système. C’est dans ce contexte que les Présidents des Etats-Unis d’Amérique et de la Fédération de Russie proclament haut et fort leur mépris du droit international et leur volonté d’intervenir par la force dans tout pays qui s’opposerait à leurs visées impériales.
Ce serait une erreur de penser qu’il s’agit là d’une question réservée à des économistes et des financiers. Quand, dans une société, le crédit se raréfie, ce n’est pas seulement le résultat d’un calcul, c’est aussi l’effet d’un sentiment plus général de non-sens symbolisé par les courbes erratiques des indices boursiers. Pour comprendre cette situation, les travaux d’experts sont certes nécessaires, maisinsuffisants. Écrivains et poètes qui scrutent les ressorts de l’âme humaine peuvent nouséclairer à un niveau plus profond. Ils contribuent à nous éviter de céder aussi bien à lapanique qu’à la croyance dans le salut par le retour à la grande foire de la consommation permettant de renouer avec des courbes de croissance. La compréhension de nos comportements économiques renvoie à l’analyse de nos pulsions profondes.Comme l’écrit le poète Charles Juliet : « Il est parfois effarant de voir à quel point des personnes qui ont pourtant accès aux livres, à la culture, à une certaine réflexion vivent dans l’ignorance de ce qui les meut. Mais dans notre société matérialiste, déshumanisée et déshumanisante, rien n‘est conçu pour nous inviter à travailler en nous-même. (…) Il est des êtres surchargés de savoir, mais en qui vécu et pensée ne communiquent pas. C’est à eux que pourrait s’appliquer cette formule : ils savent tout mais ils n’ont rien compris »(1).
Le vivre-ensemble qui produit une civilisation ne résulte pas de la mathématique de la main visible ou invisible du marché, mais d’abord d’un travail sur soi que Charles Juliet définit ainsi : « S’affranchir de tout ce qui enferme, sépare, asservit. Faire rendre gorge jour après jour à cet être dur et mauvais qui réside en chacun. Cet être sans bonté qui naît de notre égocentrisme, et plus encore sans doute de la peur, de nos peurs, lesquelles nourrissent cet aveugle besoin de sécurité, de puissance, de domination, d’où résultent tant de ravages » (2)
La brève existence de Jésus que nous narre l’Evangile se situe entre un humble berceau de fortune et un tombeau vide. Ce tombeau vide relativise tous les mausolées que l’humanité ne cesse d’inventer pour ses « grands hommes » ! C’est une invitation adressée à chaque être humain d’appareiller au vent de l’Esprit. Le poète et traducteur de la Bible que fut Jean Grosjean commentait ainsi le message évangélique :« LeMaître n’avait pas institué un bureau de rédaction pour paroles exactes ni un ministère de la méticulosité des faits. Ce n’est pas son genre d’instituer. Son genre, c’est de nous envoyer vivre et faire vivre de sa vie de Fils, mais il semble penser qu’on ne sera guère pénétré de son Esprit filial sans avoir été comme labouré par ce langage que sont ses paroles et sa vie » (3). Alors peut-être les Eglises pourront échapper à ces deux écueils que dénonce le Pape François : « Un universalisme abstrait et globalisant, ressemblant aux passagers du wagon de queue, qui admirent les feux d’artifice du monde, celui des autres, la bouche ouverte et avec des applaudissements programmés. (…) Ou un musée folklorique d’ermites renfermés, condamnés à répéter toujours les mêmes choses, incapables de se laisser interpeller par ce qui est différent, d’apprécier la beauté que Dieu répand hors de leurs frontières » (4).
Le moment historique que nous vivons oblige chacun d’entre nous au risque de la création au lieu de se refugier dans la répétition du passé ou le refuge institutionnel. Il est donc important d’entendre ceux qui, comme le poètes, sont restés attentifs aux sources de l’élan créateur.
Yves Bonnefoy nous dit comment la poésie est à la source de l’instauration démocratique : « La poésie est notre rencontre de ce qui est non comme une idée, une représentation mentale, éloignée de nous par nos concepts mêmes, mais comme, pleinement, immédiatement, présence. (…) Or vivre ainsi la présence autour de soi, c’est aussi l’éprouver dans les personnes. Au lieu de leur substituer une idée de ce qu’elles sont, de les soumettre à des lois, voire à une idéologie, les voici présentes, elles ont retrouvé leur droit à être.
Et cela, c’est important pour l’avenir de la société, dont dépend celui de la terre. Car cette conscience prise de la qualité absolue mais aussi de la différence de l’Autre, cette reconnaissance de son droit à parler, à décider, c’est ce qui permet de pleinement concevoir l’idée de démocratie, c’est même l’énergie, la source de vigueur qui peuvent assurer à cette pensée de se faire réalité, avec comme conséquence la circulation libre du vrai, dont on peut espérer qu’il ne naît alors dans l’esprit qu’en accord avec le fait de la terre, avec un bien qui y gît. La poésie vécue comme poésie, c’est le désir et l’agent de l’instauration démocratique qui peut seule sauver le monde » (5).
Au lieu de rester crisper sur nos acquis, la vie ne cesse de nous inviter à de nouvelles naissances, comme l’exprime avec bonheur Rainer Maria Rilke : « Nous naissons pour ainsi dire provisoirement quelque part. C’est peu à peu que nous composons en nous le lieu de notre origine pour y naître après coup, et chaque jour définitivement » (6).
- Charles JULIET (1934-2024) : Ce long périple. Éditions Bayard 2001, pages 47-49
- Charles JULIET : Trouver la source. Éditions Paroles d’Aube, 1992, pages 45-46.
- Jean GROSJEAN (1912-2006) : Araméennes. Conversations avec Roland Bouheret Dominique Bourg et Olivier Mongin, Editions du Cerf, 1988, page 107. L’auteur poursuit ainsi : « S’il y avait une Eglise visible unique dans le temps et dans l’espace, elle serait l’idole séductrice. La miséricorde du Père à la fois si intime et si intimidante serait éclipsée par une société maternante. L’accès au Fils ne serait plus que grégaire ou congressiste. Un confort dogmatique et un égoïsme collectif remplaceraient nos démêlés avec le Paraclet » (page 108).
- Pape FRANCOIS (1936-2025) : La joie de l’Evangile, § 234, Editions Bayard, Cerf, Fleurus-Mame, 2013, page 201.
- Yves BONNEFOY (1923-2016) : La poésie peut sauver le monde, entretien dans Le Monde de l’Education, septembre 1999, page 20.
(6) Rainer-Maria RILKE (1875-1926) : Lettres milanaises 1921-1926, éditions. Plon 1956 pages 27-28.