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Chroniques 2026

« Seules ont de la valeur les pensées venues en marchant » (1)

Chronique de Bernard Ginisty du 14 août 2026

Le grand philosophe et théologien suisse que fut Hans Urs von Balthasar déplorait la tendance de certains esprits de réduire les problèmes les plus fondamentaux de l’humanité « comme s’il leur était proposé un sujet de concours de mathématiques ». Et il ajoutait : « Devant certaines « solutions », on serait tenté de dire : « Dommage ! C’était un beau problème » (2). 

Il est vrai qu’une certaine pédagogie nous a habitué à chercher rapidement les bonnes réponses avant d’avoir médité suffisamment les interrogations. S’agissant des questions touchant au sens de la vie, à la recherche spirituelle, aux relations entre les personnes, l’expérience montre qu’il est important de les habiter longtemps pour qu’elles travaillent en nous, avant de se précipiter pour donner les prétendues définitives bonnes solutions. Le travail d’une vie ne se réduit pas à une récitation scolaire ou aux bonnes réponses à des jeux télévisés. 

Toute interrogation fissure le champ clos de notre confort intellectuel et spirituel dans lequel nous sommes toujours tentés de nous enfermer. Et avant de colmater rapidement ces brèches ouvertes dans nos trop faciles certitudes, il est important de se laisser apprivoiser par ces mises en question. Ainsi, on découvrira qu’il s’agit moins de remettre une bonne copie ou d’engranger des réponses définitives, que de se mettre en route. En effet, chaque étape de notre recherche conduit à la découverte de nouveaux horizons qui sont aussi de nouvelles questions. S’ouvrir à la relation avec Dieu et avec les autres comporte toujours des risques. Aussi, la tentation est grande de coloniser notre avenir à priori de peur « qu’il ne nous arrive quelque chose ». Combien de désastres personnels ou collectifs ont été causés par cette prétention d’enclore nos histoires ou celles des peuples dans des systèmes a priori ! Or, notre grande chance est « qu’il nous arrive » des événements, des relations, des émotions, des pensées qui nous surprennent et que nous n’avions pas prévus. C’est le sens du mot Evangile : une bonne nouvelle qui nous transforme et nous met en route, et non une idéologie qui conforte nos acquis et nos installations. 

Nos sociétés sont en deuil des certitudes que les grands prêtres des totalitarismes racistes, communistes ou ultralibéraux ont distillés tout au long du XXe siècle.Dans cette crise surgissent des appels au « religieux » ou au « spirituel » comme valeurs « refuges ». Or, ce n’est pas de refuges dont l’homme a besoin, mais de cette seconde naissance dont ne cessent de parler les grands mystiques de toute les religions. 

Notre vie ne saurait se réduire à des travaux pratiques dictés par des experts ou des « maîtres sprituels ». Elle est tissée d’interrogations, de rencontres, de peurs et de joies, d’ennuis et de découvertes. Elle ne se déroule jamais selon ces fameux « plans de vie » ou « plans de carrière » qu’on m’incitait à construire dans ma jeunesse. Sa richesse n’est pas constituée des bonnes réponses que nous capitaliserions pour traverser l’existence, mais de notre capacité à rester éveillé aux questions qui nous habitent. C’est en restant veilleur, même et surtout dans nos nuits, que nous serons disponibles pour accueillir ce qui nous arrive comme une grâce. 

Cette « grâce », comme l’exprime avec beaucoup de justesse le philosophe libanais René Habachiest toujours offerte, mais se heurte à nos fermetures, nos peurs, nos prétentions. « Je ne savais pas encore que la grâce n’est pas une force extérieure se greffant du dehors, mais une source surgissant du dedans de la liberté, quand celle-ci enfin se décrispe et se détache de ses adhérences. Alors monte le flot d’une vie plus intérieure que la vie. Pas plus que, sur le plan spéculatif, je n’avais pris conscience de l’erreur d’opposer philosophie et révélation, raison et foi, comme s’il y avait inexorablement un problème de frontières, comme s’il fallait arpenter les espaces de la raison pour buter sur leurs limites et reconnaître, dans l’humiliation, la fatalité d’une foi aveuglée par son objet. Je sais, aujourd’hui, qu’il n’y a pas de domaine réservé à la philosophie ou à la théologie, mais que, la raison étant un rétrécissement de la révélation, comme la liberté est un rétrécissement de la grâce – et peut-être que l’instinct, à son tour, n’est qu’un étranglement de la liberté – Dieu n’est pas à chercher à l’extérieur comme un Etre étranger, mais au dedans comme en attente de dévoilement (…)

La philosophie est enveloppée par la théologie comme l’univers baigne dans la grâce : c’est la fermeture de la raison sur elle-même, c’est le repliement de la liberté sur elle-même qui dressent des limites artificielles se durcissant alors en barrages, provoquant en fait des discontinuités » (3). 

  1. (1)Friedrich NIETZSCHE (1844-1900): Crépuscule des idoles, Maximes et Flèches n°34 in Oeuvres complètes, éditions Flammarion, page 2232.Le texte complet de la maxime est : « On ne peut penser et écrire qu’assis (G.Flaubert) – Ton compte est bon, nihiliste ! Rester vissé à sa chaise, voilà justement le péché contre le saint esprit. Seules ont de la valeur les pensées venues en marchant ». 
  2. (2) Hans URS VON BALTHASAR (1905-1988): Grains de bléEditions Arfuyen Paris 2003, page 67. 

(3) René HABACHI (1915-2003) : Théophanie de la gratuité, philosophie intempestive, éditions Anne Vigier, Québec 1986 pages 94-95. René Habachi est un philosophe libanais. Il a été professeur dans plusieurs universités libanaises. Il a occupé à Paris le poste de directeur du département de philosophie à l’Unesco. Ami d’Emmanuel Mounier, de Maurice Zundel et de Teilhard de Chardin, il tente une réconciliation entre la pensée orientale et la pensée occidentale dans une ligne de fidélité méditerranéenne.

« Penser à Dieu est une action »

Chronique de Bernard Ginisty du 29 juillet 2026

Il me paraît particulièrement significatif que la seule prière que le Christ ait enseignée à ses disciples ne comporte pas le mot “ Dieu ”. Le Notre Père que nous “ osons dire ” à chaque eucharistie, peut-être n’en mesurons-nous pas le caractère iconoclaste par rapport aux représentations du divin qui encombrent nos consciences. L’adresse de cette prière commune à tous les chrétiens se distingue de trois expressions que l’on peut retrouver dans la piété religieuse : “ Mon Dieu ”, “ Notre Dieu ”, “ Mon Père ”. Dire “ notre Père ”, c’est congédier trois formes d’idolâtrie spirituelle dont les dégâts dans les consciences et dans l’histoire sont toujours visibles.

“ Mon Dieu ”, soupir de l’âme accablée vers une impossible transcendance, projection imaginaire d’un surmoi divinisé, dérisoire aveu de possessivité magique du tout, couronnement de l’odyssée solitaire d’une conscience ou secret espoir d’une révélation particulière, autant de dérives qui font que tant de chrétiens élevés dans la religiosité du “ Mon Dieu-Bon Dieu ” se sentent floués. Et pourtant, sans attendre « les maîtres du soupçon », la tradition mystique chrétienne avait stigmatisé cette impasse. Ainsi, Maître Eckhart peut dire : “ Je prie Dieu qu’il me libère de « Dieu » (1) et “ le plus élevé et le plus extrême à quoi l’homme puisse renoncer, c’est de renoncer à Dieu pour Dieu ” (2). D’une façon plus radicale, Jean de la Croix exprime la “ folie ” de cette voie. Commentant ce premier verset de l’épître aux Hébreux : « Ce que souvent et de bien des manières Dieu a dit autrefois à nos pères par les prophètes, dernièrement, de nos jours, il nous l’a dit en une seule fois par son fils » il écrit :“ L’Apôtre nous donne à entendre par là que Dieu est devenu comme muet et n’a plus rien à dire, parce que ce qu’il disait auparavant en partie par les prophètes, il l’a dit totalement en donnant son Fils qui est toute sa Parole. En conséquence celui qui maintenant voudrait interroger Dieu ou qui demanderait soit une vision, soit une révélation, non seulement commettrait une absurdité, mais ferait injure à Dieu, parce qu’il cesserait de fixer les yeux sur le Christ et voudrait quelque chose d’autre ou de nouveau ” (3). 

“ Notre Dieu ” évoque les identités collectives qui se sont projetées sur cette expression. L’histoire est remplie de massacres opérés au nom de “ notre Dieu ”. “ Catholique et français toujours ”, disait le vieux cantique ; “ Gott mit uns ” figurait sur le ceinturon des soldats nazis ; “ In God we trust ” proclame le roi dollar ;  et le pontife de l’église orthodoxe russe a  institué cette prière liturgique à propos de la guerre d’Ukraine : « Voici que la bataille est engagée  contre la sainte Rus’ pour diviser un peuple indivis Lève-toi, ô Dieu de la force, afin de le secourir et accorde-nous la victoire par ta puissance »(4) Les pouvoirs ont toujours cherché dans l’identité du dieu local la justification à leur paranoïa. 

Enfin, l’expression de la prière enseignée par le Christ n’est pas “ mon Père ”, mais “ notre Père ”. Au moment où est affirmé que la relation à Dieu, c’est la conscience d’être fils, la prière interdit une aristocratie de la filiation qui séparerait les “ élus ” des autres. L’attitude spirituelle juste, évitant l’écueil idolâtre, réside dans l’affirmation conjointe de la filiation et de la fraternité universelles. Affirmer l’une sans l’autre conduit à deux impasses : celle qui tente de réaliser la fraternité universelle en faisant l’impasse sur la filiation, et celle qui cherche à fuir les remous du siècle pour vivre une recherche spirituelle.

Le message pascal que le Christ transmet à Marie-Madeleine est lumineux : “ Va trouver mes frères et dis-leur : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu  » (Jean 20, 17). Il n’est plus possible d’isoler “ mon Dieu ” de “ notre Père ”. Et dès lors, en christianisme, il serait idolâtre que la recherche spirituelle découverte par le Christ sous le mode de la filiation ne se vive pas dans la fraternité universelle des fils d’un même père. Ce Dieu défini comme « Notre Père » n’est pas le garde fou des institutions religieuses, mais celui qui ne cesse de nous inviter à être des « fils », c’est à dire des vivants itinérants.

Dans son ouvrage intitulé « Dieu, un itinéraire », l’écrivain Régis Debray écrit ceci : « Un Dieu pastoral est en tout cas un Dieu-mouvement, pour qui le déplacement est plus qu’un entre-deux. Le temps-distance a une substance. Un saint personnage est un ambulant par destination ; Jésus, la Vie et la Voie ; son adepte, « un étranger soupirant dans sa marche » ( Saint Augustin) et Dieu est « un chemin à vivre », interminable. « Dieu est mon horizon, dit le chrétien, jamais ma proie ». Homo viator et juif errant  disent que le passage a encore plus de génie que le  lieu.  Cela fait un passeur qui n’en finit pas de passer, tel Abraham ou Moïse. (…) Anaxagore disait : « l’homme pense parce qu’il a une main ». Ajoutons : et il croit parce qu’il a deux pieds. Croire, c’est aller. Si nos sciences sont filles de la position assise, nos mystiques s’engendrent dans la marche » (5) 

Comme d’exprime magnifiquement le philosophe Maurice Blondel, « penser à Dieu est une action » :« Au moment où l’on semble toucher Dieu par un trait de pensée, il échappe, si on ne le garde, si on ne le cherche par l’action. Son immobilité ne peut être visée comme un tout fixe que par un perpétuel mouvement. Partout où l’on reste, il n’est pas ; partout où l’on marche, il est. C’est une nécessité de passer toujours outre, parce que toujours il est au-delà. Sitôt qu’on ne s’en étonne plus comme d’une inexprimable nouveauté et qu’on le regarde du dehors comme une matière de connaissance ou une simple occasion d’étude spéculative sans jeunesse de cœur ni inquiétude d’amour, c’en est fait, l’on n’a plus dans les mains que fantôme et idole. Tout ce qu’on a vu et senti de lui n’est qu’un moyen d’aller plus avant ; c’est une route, l’on ne s’y arrête donc pas, sinon ce n’est plus une route. Penser à Dieu est une action » (6)

1. Maître Eckhart (1260-1328) Sermons, tome II, éditions du Seuil 1978, p. 148.

2. Maître Eckhart, Sermons, tome I, éditions du Seuil 1974, p. 122.

3. Jean de la Croix (1542-1591)pLa montée au Carmel, Livre 2, chapitre 22 in Œuvres complètes, éditions du Cerf 1990, page 735. Il est à noter que ce texte a été repris dans le catéchisme officiel de l’église catholique & 65. 

4. Cité par Jean-François Colissimo dans un article du journal La Croix du 22 mai 2023 intitulé : En Russie, la chasse aux voix dissidentes fait rage dans l’Église. 

5.  Régis Debray : Dieu, un itinéraire Editions Odile Jacob 2001, page 70. 

 (6; Maurice Blondel (1861-1949) :  l’Action de 1893,  page 352.

Dans un monde en crise, Edgar Morin nous invite à créer des

« petits oasis de fraternité » 

Chronique de Bernard Ginisty du 18/07/26.

« Dans un monde toujours changeant et incompréhensible, les masses avaient atteint le point où elles croyaient simultanément tout et rien, où elles pensaient que tout était possible et que rien n’était vrai ». Ces mots d’Hannah Arendt, dans son ouvrage classique sur le système totalitaire, me paraissent illustrer le climat actuel dans notre pays. D’une part, des annonces futuristes sur une société du numérique qui nous assurerait, via la mondialisation heureuse, un avenir merveilleux. D’autre part, des élus qui se renvoient à la figure des affaires en tous genres au gré des sondages qui leur servent de boussole. Cette juxtaposition d’un monde dont les progrès techniques laissent croire que « tout est possible » et d’une classe politique qui laisse de plus en plus au citoyen le goût amer du « rien n’est vrai », contribue à la crise du vivre ensemble.

Comment une société à l’individualisme exacerbé et pour qui l’économie financiarisée est devenue la mesure de toute chose peut-elle fonctionner autrement ? Des sociétés ne pourront éternellement survivre à ce double jeu dans lequel Hannah Arendt voyait le lit du totalitarisme. En effet, juxtaposer le « tout est possible » et le « rien n’est vrai » conduit au « tout est permis ». Face à ce risque, il ne suffit plus d’invoquer de façon incantatoire le bien commun, la citoyenneté et la fameuse modernisation. Il faut s’engager dans un travail critique sur les soi-disant évidences qui nous empêchent de penser un art de vivre au quotidien.

Dans les sociétés primitives, l’individu était défini par sa matrice micro-sociale d’origine. On était d’un village, on avait la religion de son clan, on faisait le métier de ses parents et les relations matrimoniales laissaient de côté les subjectivités pour assurer le but premier de la perpétuation du groupe. Dans cet univers marqué par la pénurie, les lois de l’hospitalité et la solidarité du clan étaient des conditions de survie. La solidité de cette solidarité avait comme contrepartie la négation de la liberté individuelle. La survie collective s’imposait à tous. L’histoire de la modernité est faite « d’atomes sociaux » qui ont rompu avec cette matrice sociologique première. Cet éclatement a été préparé par l’évolution philosophique de la pensée du sujet, au niveau religieux en Occident par Luther et la Réforme, au niveau politique par les Lumières, au niveau économique par l’urbanisation et l’industrialisation. Le contrat de travail à durée indéterminée a été l’outil juridique etéconomique qui a permis à chaque individu d’exister hors de son clan. Mais, la disparition des formes traditionnelles de régulation de la vie collective ont laissé les individus de plus en plus à leur solitude. Et l’urbanisation, comme la grande industrie, ont créé ce qu’on a appelé des « masses », mot qui n’avait aucun sens dans une société traditionnelle.

Deux « Maîtres » ont prétendu régir ces « masses » : le socialisme « scientifique » et le marché. Face à l’aliénation des masses urbanisées, déracinées de leur matrice d’origine, il y a eu ceux qui ont demandé à une « science » du développement des sociétés de type marxiste de constituer le référent politique. Il suffisait qu’un parti politique porteur de cette science prenne le pouvoir, et on allait vers les lendemains qui chantent. Or, en guise de lendemains qui chantent, nous avons eu les lendemains de gueule de bois. Le libéralisme a confié la gestion des individus déracinés à « la main invisible » du marché chère à Adam Smith. Les fractures sociales grandissantes, les désastres humanitaires et écologiques démentent chaque jour la capacité du marché à faire face à la situation. Ces deux systèmes manifestent chaque jour leur incapacité à faire face aux crises actuelles. La tentation est alors grande de vouloir revenir « au corps d’origine ». C’est la source de tous les intégrismes, de tous les nationalismes, de tous les fondamentalismes. Quand on ne sait plus où on va, quand on n’a plus de projet, on risque d’être tenté par la régression.

Ce que nous devons inventer, c’est une troisième phase. Au lieu de rechercher le Maître perdu, notre travail est de naître à un nouveau monde. Oui, l’individu a découvert qu’il était, naissait et mourrait seul, comme disait Pascal. Mais il ne se réalisera qu’en traversant constamment ce que j’appelle des espaces micro-sociaux-médiateurs. Son histoire sera faite d’appartenances successives et plurielles. Il va entrer et sortir dans quantité de groupes formels ou informels et devra sans cesse affronter l’inattendu. En 2021, en pleine crise du Covid, à la veille de ses cent ans, Edgar Morin, qui nous a quitté il y a quelques semaines, nous invitait à créer des oasis de fraternité :

« J’ai été surpris par la pandémie mais dans ma vie, j’ai l’habitude de voir arriver l’inattendu. L’arrivée de Hitler a été inattendue pour tout le monde. Le pacte germano-soviétique était inattendu et incroyable. Le début de la guerre d’Algérie a été inattendu. Je n’ai vécu que pour l’inattendu et l’habitude des crises. En ce sens, je vis une nouvelle crise énorme mais qui a toutes les caractéristiques de la crise. C’est-à-dire que d’un côté suscite l’imagination créative et suscite des peurs et des régressions mentales. Nous recherchons tous le salut providentiel, mais nous ne savons pas comment.

Il faut apprendre que dans l’histoire, l’inattendu se produit et se reproduira. Nous pensions vivre des certitudes, des statistiques, des prévisions, et à l’idée que tout était stable, alors que tout commençait déjà à entrer en crise. On ne s’en est pas rendu compte. Nous devons apprendre à vivre avec l’incertitude, c’est-à-dire avoir le courage d’affronter, d’être prêt à résister aux forces négatives. La crise nous rend plus fous et plus sages. Une chose et une autre. La plupart des gens perdent la tête et d’autres deviennent plus lucides. La crise favorise les forces les plus contraires. Je souhaite que ce soient les forces créatives, les forces lucides et celles qui recherchent un nouveau chemin, celles qui s’imposent, même si elles sont encore très dispersées et faibles. Nous pouvons nous indigner à juste titre mais ne devons pas nous enfermer dans l’indignation.

Il y a quelque chose que nous oublions : il y a vingt ans, un processus de dégradation a commencé dans le monde. La crise de la démocratie n’est pas seulement en Amérique latine, mais aussi dans les pays européens. La maîtrise du profit illimité qui contrôle tout est dans tous les pays. Idem la crise écologique. L’esprit doit faire face aux crises pour les maîtriser et les dépasser. Sinon nous sommes ses victimes. Nous voyons aujourd’hui s’installer les éléments d’un totalitarisme. Celui-ci n’a plus rien à voir avec celui du siècle dernier. Mais nous avons tous les moyens de surveillance de drones, de téléphones portables, de reconnaissance faciale. Il y a tous les moyens pour surgir un totalitarisme de surveillance. Le problème est d’empêcher ces éléments de se réunir pour créer une société totalitaire et invivable pour nous.

A la veille de mes 100 ans, que puis-je souhaiter? Je souhaite force, courage et lucidité. Nous avons besoin de vivre dans des petites oasis de vie et de fraternité »(1).

(1) Publié le 30 janvier 2021 par l’Association Or gris : seniors acteurs des territoires, dans une société pour tous les âges.

Le Christ « printanise » nos heures.

Chronique de Bernard Ginisty du 28 juin 2026

Il y a plusieurs façons d’habiter le temps. Pour certains, c’est une source de possibilité de profit qu’il faut exploiter (times is money), pour d’autres, il se vit dans les registres apparemment contraires mais finalement complices de la nostalgie d’un âge d’or perdu ou de l’aspiration à des lendemains qui devraient chanter. La liturgie chrétienne invite à habiter le temps d’une autre façon. En rappelant, chaque année, l’histoire de ce que les théologiens appellent « l’économie du salut », elle n’invite pas à la répétition ou au ressassement, mais à vivre des « commencements ». Lors des principales fêtes chrétiennes, les textes liturgiques les plus anciens affirment que ce que l’on célèbre, n‘est pas un souvenir du passé, mais un événement qui a lieu dans l’aujourd’hui. Ils nous amènent à méditer sur les commencements de l’Eglise et pointent déjà tous les risques d’une institutionnalisation qui se substituerait au message.

La mort et la résurrection du Christ témoignent de l’impossibilité d’enfermer dans une institution temporelle le « royaume » annoncé. Toute sa vie, le Christ n’a cessé de dénoncer un messianisme politico-religieux et il faut dire qu’il n’a pas été souvent compris. Jusqu’au bout, et à la veille de l’Ascension, les disciples ont cru au messianisme terrestre : « Seigneur, est-ce en ce temps-ci que tu vas restaurer la royauté en Israël ? » (1) Or, à ceux qui demandent un royaume terrestre dont ils vivraient la chaleur humaine et religieuse, le Christ répond en annonçant « la force de l’Esprit saint » qui conduit « jusqu’aux confins de la terre » (2). Chaque fois que ses disciples marquent une volonté de se repérer, de se compter, de s’enclore dans leur groupe, le Christ les renvoie sur les chemins du monde.

La vie de fraternité à laquelle nous convie l’Evangile n’est pas un syndicat de défense mutuelle, un lobby contre l’épreuve de la solitude ou une communauté rituelle. Elle appelle chacun à être sujet. Evoquant une querelle concernant des rituels alimentaires, Paul appelle chacun à la réflexion personnelle et affirme que la qualité du partage est supérieure à la signification religieuse des aliments servis. Et il termine ainsi : « Pourquoi ma liberté relèverait-elle d’une conscience étrangère ? » (3)

C’est peut-être dans ces lignes de l’Epitre aux Colossiens que Paul définit au plus juste les « commencements » auxquels nous sommes invités : « Vous avez revêtu l’homme nouveau, celui qui s’achemine vers la vraie connaissance en se renouvelant à l’image de son créateur. Là, il n’est pas question de Grec ou de Juif, de circoncision ou d’incirconcision, d’esclave ou d’homme libre » (4).

L’homme est « à l’image de Dieu » dans la mesure où il se reçoit à chaque instant dans une gratuité toujours nouvelle qui lui évite les enfermements nationaux ou religieux. C’est ce que rappelle le théologien Joseph Moingt : « La résurrection est un processus humain et cosmique continu. Nous ressuscitons dès maintenant par l’existence qu’à la fois nous nous donnons et recevons de Dieu dans l’invisible du monde, et non dans un autre monde invisible, par notre charité, notre liberté, notre travail avec les autres » (5).

C’est d’un poète, Jean Grosjean, que j’ai appris une des meilleures approches de Jésus-Christ, lorsqu’il l’appelle « Le printanisateur » : « Personne que lui ne peut, de chaque humain qu’il rencontre, faire une sorte de commencement. Personne non plus ne sait comme lui faire de chaque instant une naissance. Sa spontanéité exprime ce que le Père a d’inaugural et il en jette sur nous les reflets. Il allume l’éternité à tout bout de champ et printanise nos heures » (6). 

(1) Actes des Apôtres1, 6

(2) Idem 1, 8

(3) 1ère Epître aux Corinthiens10, 20

(4) Epître aux Colossiens 410-11)

(5) Joseph MOINGT (1915-2020) Croire quand même. Libres entretiens sur le présent et le futur du catholicisme. Editions Temps Présent, 2010, page 224.

(6) Jean GROSJEAN (1912-2006) Cité dans Jean-Luc MAXENCE : Jean Grosjean , éditions Seghers, collection poètes d’aujourd’hui, 2005, page 184.

« La vérité n’est pas un territoire à défendre, mais un bien à partager »

Chronique de Bernard GINISTY du 13 juin 2016

Toute société ne peut fonctionner que si ces différents protagonistes sont d’accord sur des repères communs. Les débats, les oppositions, les combats idéologiques et, jusqu’à un passé récent les guerres , se référaient, au moins en principe, à des règles communes. Se mettre d’accord sur des règles, des repères, c’est refuser de porter la question de l’absolu dans le domaine des relations entre les hommes. La démocratie a été possible le jour où l’opposant n’a plus été considéré comme le mal absolu qu’il faut éliminer, mais comme porteur d’un point de vue minoritaire sur la réalité sociale, qui a des droits, et qui peut très bien, par des mécanismes d’alternance, devenir demain majorité. C’est le sens de la séparation des Eglises, des Religions et des Etats. Cela ne signifie pas que la sphère politique devrait devenir anti-religieuse, mais qu’elle se reconnaît comme un espace relatif devant permettre la co-existence des citoyens dans leur différence. Elle laisse à d’autres instances les rapports intimes de chaque conscience avec ce qui donne sens à la vie et à la mort.

La mise en cause par des chefs d’Etats les plus puissants du monde du droit international et de ses institutions va de pair avec l’utilisation de plus en plus perverse des religions dans l’espace politique. Les processus d’exclusion croissant dans les sociétés modernes font que de plus en plus de citoyens perdent pied dans un espace où ils étaient censés développer leur compétence, leur insertion sociale. Mais, parallèlement, il y a une autre crise qui traverse les religions. Faute de travail théologique, exégétique, spirituel, elles ont laissé se développer en leur sein des fondamentalismes retrouvant le rapport idolâtre entre le sol et les dieux qui justifie toutes les violences. Nous n’assistons pas au retour du religieux qu’aurait annoncé Malraux, mais à celui de l’idolâtrie. C’est à dire à la transformation en absolu d’une religion, d’un pays, d’une vision du monde, d’intérêts privés. Il ne faudrait pas croire que l’Islam ait le monopole de ce néo fanatisme qui envahit l’espace politique. On retrouve des phénomènes similaires dans les courants fondamentalistes juifs, dans des mouvements extrémistes hindous. Dans le monde chrétien certains représentants de courants évangéliques américains voient les Etats Unis d’Amérique comme le nouveau peuple élu tandis que la hiérarchie orthodoxe russe soutient sans réserve l’agression contre l’Ukraine.

Dans l’Evangile, la conversion n’évoque pas d’abord l’adhésion à une institution, mais ce que le Christ appelle la seconde naissance, c’est-à-dire une expérience très personnelle de la grâce. L’universalité évangélique ne réside pas dans un pouvoir, un savoir ou une institution, mais dans l’accueil d’un don inconditionnel comme raison d’être du monde. Ence sens, les Chrétiens témoignent d’une grâce qui dépasse leurs institutions.

L’universalité de la grâce invite chacun à recevoir et à assumer ce qu’il a d’unique avant de rêver à des conquêtes institutionnelles. Nous sommes tous fondamentalement « minoritaires ». L’humanité se construira par des relations entre des hommes s’assumant uniques et différents et en cela « créés à l’image de Dieu » et « fils d’un même Père », et non par la fusion dans des institutions ou l’émotion de grandes manifestations. L’expérience de la Pentecôte est celle d’une universalité que chacun peut entendre « dans sa langue maternelle » (1) qui conduit à une fraternité, seule voie non totalitaire vers la totalité de l’humain. Cette démarche spirituelle estfondatrice d’un espace politique fait de tolérance. Seuls peuvent construire un monde fraternel ceux qui savent qu’ils ne possèdent pas l’absolu mais qu’ils sont toujours dans sa recherche.

Dans sa lettre encyclique sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle intitulée « Magnifique humanité », le Pape Léon XIV s’exprime ainsi : « J’ai réaffirmé que l’Eglise ne veut pas lever l’étendard de la vérité, car la vérité n’est pas un territoire à défendre, mais un bien à partager. Cette même perspective a été résumée par le Pape François dans ses fameuses paroles selon lesquelles « le temps est supérieur à l’espace » il ne s’agit pas avant tout d’occuper des espaces de pouvoir ou de défendre des bastions culturels, mais d’engager des processus de bien et de les laisser mûrir. Ainsi, la vérité de l’Evangile ne s’impose pas d’en haut, mais grandit au fil du temps au coeur de l’articulation concrète de la vie, des communautés et des cultures» (2).

  1. Actes des Apôtres, 2, 6-7 : « La foule se rassembla et fut en plein désarroi, car chacun les entendait parler sa propre langue. Déconcertés, émerveillés, ils disaient : Tous ces gens qui parlent ne sont-ils pas Galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle ».
  2. Léon XIV :Encyclique Magnifica humanitas, paragraphe 25.

Hommage à Edgar Morin « philosophe indiscipliné »

Chronique de Bernard Ginisty du 31 mai 2026

Une figure majeure de la vie civique et intellectuelle française s’est éteinte. Edgar Morin, philosophe, sociologue et résistant français est mort le 30 mai. Il était âgé de 104 ans. Dans une époque qui a vu tant d’intellectuels osciller d’un dogmatisme à l’autre et, pour certains, passer d’un marxisme qualifié « d’horizon indépassable » à un néolibéralisme posé ensuite comme « incontournable », Edgar Morin est un maître pour nous apprendre à accueillir la complexité de la vie. « Il se trouve, écrit-il, que je suis porté à obéir à ce que j’appellerai aujourd’hui la « complexité », qui consiste notamment à voir les deux aspects contradictoires et apparemment contraires d’un même fait, d’un même combat. (…) C’est pour ces raisons que j’ai refusé la réduction de la raison au calcul. C’est pour cela aussi que j’ai cherché à fonder une éthique qui articule le poétique au prosaïque » (1)

Edgar Morin se définit volontiers comme « philosophe indiscipliné » qui refuse de réduire sa pensée àce qu’on appelle une « discipline ». Et il est vrai que le XXe siècle aura été fertile en « historicismes », « économismes », « sociologismes », « psychologismes », « biologismes », autant de tentatives pour réduire le questionnement de la pensée à la normativité d’une « discipline ». Voir les choses et les êtres dans leur nativité première, avant de les classer dans nos pensées habituées, tel est le début de la démarche philosophique. Et pour cela, les poètes sont de meilleurs initiateurs que les carcans disciplinaires qui, selon Edgar Morin, sclérosentla vie scolaire et universitaire : « Dans la résistance à la cruauté du monde et à la barbarie humaine, il y a toujours un oui qui anime le non, un oui à la liberté, un oui à la poésie du vivre ».

Edgar Morin a consacré une grande partie de son œuvre à élucider cette pensée de la complexité. Il la définit ainsi : « Je dirais que la pensée complexe est tout d’abord une pensée qui relie. C’est le sens le plus proche du terme complexus (ce qui est tissé ensemble). Cela veut dire que par opposition au mode de penser traditionnel, qui découpe les champs de connaissances en disciplines et les compartimente, la pensée complexe est un mode de reliance. Elle est donc contre l’isolement des objets de connaissance; elle les restitue dans leur contexte et, si possible, dans la globalité dont ils font partie » (2). La pensée complexe est constitutive de la vie démocratique dont le principe est de donner sens à une opposition par rapport à une majorité. Elle est la condition de base pour échapper aux dogmatismes religieux, politiques ou économiques qui sont à la source des manichéismes meurtriers. Elle nous invite à résister aux deux barbaries qui menacent l’humanité, « Deux barbaries se trouvent plus que jamais alliées : la barbarie venue du fond des âges historiques, qui mutile, détruit, torture, massacre ; et la barbarie froide et glacée de l’hégémonie du calcul, du quantitatif, de la technique, du profit sur les sociétés et les vies humaines » (3).

Notre démocratie représentative semble à bout de souffle. Scrutins après scrutins, l’abstention ne cesse d’augmenter. Pour Edgar Morin, « La pensée politique en est au degré zéro. (…) La classe politique se satisfait des rapports d’experts, des statistiques et des sondages. (…) Privée de pensée, elle s’est mise à la remorque de l’économie. Comme le disait Max Weber, l’humanité est passée de l’économie du salut au salut par l’économie» (4) Ceci dit, la mondialisation peut aussi être une chance comme l’affirme également Edgar Morin : « Mais le meilleur, qui ne s’est pas encore réalisé, c’est que pour la première fois toute l’humanité vit une communauté de destin, les mêmes problèmes, les mêmes périls mortels, et les mêmes problèmes vitaux à traiter. C’est ça qui pourrait nous inciter à trouver une nouvelle culture, une nouvelle civilisation sur cette terre qui deviendrait une vraie patrie humaine » (5).

Edgar Morin nous invite à un art de vivre dans l’incertitude : « L’obsession de maîtriser le futur en contrôlant les facteurs d’imprévisibilité est aussi inepte que délétère. Se camoufler, occulter le caractère incertain de l’aventure humaine est une illusion, et la pandémie de Covid 19 sert peut-être à faire prendre conscience que l’incertitude ne résulte pas seulement d’un virus, mais est liée aussi à l’avenir et au destin de l’homme. Tout bien sûr n’est pas qu’incertitude ; (…) C’est pourquoi j’aime à dire que la vie consiste en une navigation dans un océan d’incertitude, au milieu duquel apparaissent des ilots de certitudes où l’on se ravitaille en poursuivant sa route » (6)

Il y a un mois, le journal Le Monde publiait un long entretien avec Edgar Morin intitulé « Il sera peut-être bientôt minuit dans le siècle ». Les trois dernières réponses d’Edgar Morin à son interlocuteur m’apparaissent comme son testament:

« Quels sont les signaux qui sont porteurs d’ espoir ? Tout ce qui comporte la solidarité. Vous avez 104 ans. Comment vieillir sans être vieux dans sa tête ? Lorsque l’amour et la curiosité demeurent présents. Que diriez-vous à des enfants qui découvriraient cet entretien dans vingt ans ? Résistez. Allez dans le sens de vos aspirations, mais évitez les illusions » (7).

(1) Edgar MORIN : Invité par « Le Monde » à faire un « éloge de la résistance », Edgar Morin a insisté sur l’importance de penser à contre-courant, parfois contre son camp. In journal Le Monde, 11 juin 2010, page 19. 

(2) Edgar MORIN : La pensée complexe : Antidote pour les pensées uniques. 

Entretien avec Nelson Vallejo-Comezdans la revue Synergies Monde n°4, 2008.

(3) Edgar MORIN : La Voie. Pour l’avenir de l’humanité. Editions Fayard, 2011, page 29

(4) Id. pages 46-47

(5) Edgar MORIN : La crise et les quatre nobles réalités in Une vision spirituelle de la crise économique. Altruisme plutôt qu’avidité : le remède à la crise, éditions Yves Michel, 2012, page 25.

(6) Edgar MORIN avec la collaboration de Sabah ABOUESSALAM : Changeons de voie. Les leçons du coronavirus, éditions Denoël, 2020, pages 22-23

(7) Edgar MORIN : Il sera peut-être bientôt minuit dans le siècle, propos recueillis par Nicolas Truong, journal Le Monde du 11 avril 2026, pages 26 et 27.

« L’Europe, club des nations qui ont renoncé définitivement à l’empire »

Chronique de Bernard Ginisty du 6 mai 2026

« Réveillons-nous ! » En visite officielle de deux jours en Grèce, le président français s’est exprimé vendredi 24 avril sur la position européenne dans un monde « en plein désarroi », à l’occasion d’un échange avec le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis dans l’Agora romaine, centre historique de la capitale grecque. Emmanuel Macron a estimé que l’Europe vivait un « moment unique » à l’heure où « un président américain, un président russe et un président chinois » sont « farouchement opposés aux Européens ». « C’est le bon moment pour un sursaut de notre part », a ajouté le président français.

Il y a une dizaine d’années paraissait un ouvrage collectif édité simultanément en quinze langues portant le titre « L’âge de la régression. Pourquoi nous vivons un tournant historique ». Ce livre regroupait les analyses de quinze intellectuels de renommée internationale à qui le directeur de l’ouvrage demandait d’analyser « la fatigue de la démocratie » que traduisait à ses yeux plusieurs événements survenus depuis l’automne 2015 dont, entre autres, le vote en faveur du Brexit, l’attentat de Nice, les succès électoraux en Europe des partis nationalistes, la répression politique en Turquie, le nationalisme agressif de Vladimir Poutine, l’élection de Donald Trump à la Maison Blanche. Tout ceci conduisait à « la grande question que pose notre époquequi consiste à savoir si nous assistons, oui ou non, à un rejet à l’échelle mondiale de la démocratie libérale et à son remplacement par une forme ou une autre d’autoritarisme politique » (1).

Dix ans après, dans un débat entre Marine Tondelier et Enrico Letta publié en avril 2026 par la revue Esprit, celle-ci s’exprime ainsi : « L’Europe paraît en retrait pour une raison simple : longtemps, elle a été pensée comme un espace de règles, un espace de marché, un espace droits, alors que le monde devenait un rapport de force. A partir de le là, elle a construit ses institutions, ses priorités et ses imaginaires politiques autour de ce qui n’était en fait qu’une parenthèse : le commerce plutôt que le conflit, le droit plutôt que le rapport de force, l’interdépendance plutôt que la puissance, sauf que le monde, lui, n’a pas cessé d’être traversé par des logiques de domination, de rivalité de confrontation. (…) Nous pensions que le commerce adoucirait la conflictualité, parce que la mondialisation mettrait tout le monde autour de la table et que l’histoire allait dans notre sens. En réalité, nous découvrons brutalement que la puissance n’a pas disparu, elle a juste changé de forme. Elle est militaire, mais aussi énergétique, industrielle, technologique, monétaire, informationnelle ». Elle souhaite « une bonne réponse européenne qui ne soit ni la neutralité molle ni une pâle copie des empires. L’enjeu est de construire une véritable puissance, qui protège sans brutaliser, qui investit sans prédater et qui se défend sans renoncer à ses principes »(2).

C’est déjà ce que souhaitait le philosophe et sociologue Bruno Latour dans l’ouvrage cité plus haut. Pour lui, l’Europe est une chance d’apprendre à habiter autrement le monde qu’au grédu va et vient entre les opérations des multinationales et des marchés financiers et des pulsions impérialistes. Pour Bruno Latour, l’Europe doit inventer un nouvel horizon politique : « Peter Sloterdijk a dit un jour que l’Europe était le club des nations qui avaient renoncé définitivement à l’empire. Laissons les Brexiteurs, les électeurs de Trump, les Turcs, les Chinois, les Russes s’adonner aux rêves de domination impériale. Nous savons que s’ils souhaitent encore régner sur un territoire au sens de la cartographie, ils n’ont pas plus de chance que nous de dominer cette Terre qui nous domine aujourd’hui au même titre qu’eux. Le défi à relever est donc taillé pour l’Europe, puisque c’est elle quiavait inventé cette étrange histoire de globalisation avant de s’en trouver l’une des victimes. L’Histoire appartient à ceux qui seront capables d’atterrir les premiers sur une terre habitable – à moins que les autres, les rêveurs de la Realpolitik à l’ancienne, l’aient fait disparaître pour de bon » (3).

Au début de son pontificat, le pape François publiait un texte où il analysait « un des péchés qui parfois se rencontre dans l’activité sociopolitique qui consiste à privilégier les espaces de pouvoir plutôt que les temps de processus. Donner priorité à l’espace conduit à devenir fou pour tout résoudre dans le moment présent, pour tenter de prendre possession de tous les espaces de pouvoir et d’auto-affirmation. C’est cristalliser les processus et prétendre les détenir. Donner la priorité au temps, c’est s’occuper d’initier des processus plutôt que posséder des espaces» (4) . Et c’est cette « folie » qui conduit Vladimir Poutine, croyant conquérir l’Ukraine par une promenade militaire de quelques jours, à déclencher le conflit le plus important en Europe depuis la seconde guerre mondiale qui dure depuis 4 ans, et Donald Trump à vouloir s’approprier le Groenland pour que son nom, qui déjà s’étale sur les tours qu’il construit, soit lié à un nouvel espace conquis par les Etats-Unis d’Amérique.

Dans son échange avec Marine Tonnelier, Enrico Letta « reste convaincu de la force de notre discours européen. Je pense que l’on fait du « EU-bashing » excessif : nous avons résisté et continuons de résister à Poutine. Désormais, il faut résister à Trump. En particulier MAGA et « America First », qui portent des idéologies que nous combattons. En effet, l’Europe n’est pas « France first against Germany » ou « Italy against Austria » : çà, c’était le passé. Aujourd’hui nous sommes ensemble».

En 2004, l’essayiste américain Jeremy Rifkin publiait un ouvrage fondamental intitulé : « Le rêve européen ou comment l’Europe se substitue peu à peu à l’Amérique dans notre imaginaire » dont la conclusion est la suivante : « Au risque d’en hérisser certains de part et d’autre de l’Atlantique, je suggérerais volontiers que nous partagions certains enseignements. Sans doute devrions-nous, nous, les Américains, être plus disposés à admettre nos responsabilités collectives à l’égard des autres êtres humains et de la Terre sur laquelle nous vivons. Quant à nos amis européens, il ne serait pas inutile qu’ils assument un peu mieux leurs responsabilités personnelles. Les Américains pourraient être plus circonspects et plus tempérés dans leurs perspectives, les Européens pourraient manifester un peu plus d’optimisme et d’espoir. En partageant ainsi le meilleur de nos deux rêves, nous serions certainement mieux armés pour entreprendre ensemble le voyage vers une troisième étape de la conscience humaine.

Nous vivons des temps agités. Une grande partie du monde s’enfonce dans les ténèbres, laissant de nombreux êtres humains sans repères. Le rêve européen offre une lueur d’espoir dans un monde troublé. Il nous invite à accéder à une nouvelle époque de cohésion, de diversité, de qualité de vie, d’accomplissement personnel, de durabilité, de droits universels de l’homme, de droits de la nature et de paix sur terre. On a longtemps dit que le rêve américain méritait que l’on meure pour lui. Le nouveau rêve européen mérite que l’on vive pour lui » (5).

  1. Heinrich GEISELBERGER :L’Âge de la Régression, ouvrage collectif, éditions Premier Parallèle, 2017, page 17
  2. Enrico LETTA (ancien premier ministre d’Italie) et Marine TONDELIER (secrétaire nationale des Ecologistes): Quel projet de puissance pour l’Europe ? Revue ESPRIT, avril 2026.
  3. Bruno LATOUR (1947-2022) L’Europe refuge in L’Âge de la Régression, op.cit, pages 125-126.
  4. Pape FRANCOIS (1936-2025) : La joie de l’Evangile. Exhortation apostolique, §222-223, éditions Bayard, 2013.
  5. Jeremy RIFKIN : Le rêve européen ou comment l’Europe se substitue peu à peu à l’Amérique dans notre imaginaire, éditions Fayard, 2004, page 492.

La leçon européenne hongroise.

Chronique Bernard Ginisty du 18 avril 2026

Deux des grands prédateurs de la planète qui s’appellent Donald Trump et Wladimir Poutine viennent de recevoir une sévère leçon de la part d’un des plus « petits » pays européen, la Hongrie. Il est vrai que ce pays coincé entre le monde germanique et le monde slave a su garder une langue et une culture très originale. Aussi bien l’Empire Austro-Hongrois qui a conduit l’Empereur d’Autriche à y faire une place particulière à la Hongrie en se faisant couronner Roi de Hongrie que la dictature communiste russe qui a dû faire face, en 1956, à la première révolte des pays qu’elle avait satellisés, se sont s’affrontés à ces « irréductibles Hongrois ». Péter Magyar a donc remporté les élections avec son parti Tisza qui a obtenu 53 % des voix contre 38 % au Fidesz de Viktor Orbán, sévèrement désavoué après 16 ans de pouvoir, malgré le pilonnage de la désinformation russe et celle du réseau X d’Elon Musk. La participation aux élections a été proche de 80 %, du jamais vu dans un ancien pays communiste. Cette forte participation est en grande partie le fait des moins de 40 ans qui cette fois sont allés voter massivement – à raison de 87 % des 63 % du corps électoral.

Comme l’écrit François Vaillant sur le site de la revue Alternatives non-violentes, « N’oublions pas que Marine Le Pen est allée le 23 mars au meeting organisé par Viktor Orbán à Budapest, où s’est retrouvé le gratin de l’extrême droite européenne venu le soutenir : le chef de la Ligue italienne, Matteo Salvini, le Néerlandais Geert Wilders ou encore Santiago Abascal, le patron du parti espagnol Vox nostalgique du franquisme, etc. Là, Marine Le Pen a encore déclaré sa flamme pour Viktor Orbán qui est pour elle un « ami », « un pionnier », un « visionnaire » et un « dirigeant d’exception » ! Il a été rappelé à ce meeting que peu avant, d’autres responsables de l’internationale autoritaire avaient fait le voyage à Budapest pour soutenir Vicktor Orbán : le président argentin Javier Milei, la cheffe de file Alice Weidel de l’AfD – parti néofasciste allemand – , ainsi que le secrétaire d’État trumpiste Marco Rubio. Le vice-président étatsunien, J.D. Vance, est lui-même venu ensuite soutenir Viktor Orbán, le 7 avril» (1).

Pourquoi donc tous ces déplacements internationaux pour peser sur les élections législatives dans un pays européen de seulement 10 millions d’habitants ? Parce que, pour l’extrême droite de chez nous et d’ailleurs, la Hongrie de Viktor Orbán était la tête de pont, le laboratoire du trumpisme en Europe, contre les migrants, pour une politique familiale archaïque, assorti d’un climatoscepticisme décomplexé et du retour d’une soi-disant ‘’civilisation chrétienne’’ pour combattre le wokisme. Tout ce qui plait également à Vladimir Poutine, un bon ami de Viktor Orbán.

La « leçon hongroise » consiste à savoir écouter les électeurs qu’on prétend convaincre, comme l’analyse François Vaillant : « La campagne électorale a commencé depuis longtemps. Elle avait deux formes. Celle de Viktor Orbán misait principalement sur les outils de propagande avec seulement 4 grands meetings populaires. Celle de Péter Magyar a consisté à rencontrer directement un maximum de citoyens, partout, allant jusqu’à plus de 10 rencontres par jour, y compris dans les campagnes acquises normalement à son adversaire. C’est cela qui a payé. N’oublions pas le gigantesque concert donné la veille des élections sur la place des Héros à Budapest, où la foule des 100 000 jeunes participants y clamait « Ruskik haza ! » (Les Russes à la maison !), rappelant ainsi le slogan lancé aux chars soviétiques venus en 1956 sur cette place y réprimer dans le sang un soulèvement contre la dictature communiste ».

A l’heure où des leaders de grandes nations « dealent » (!) pour vassaliser le monde, la construction européenne constitue un modèle alternatif à cette amicale des impérialismes. Et c’est encore un des grands hommes politiques de la Mittle Europa, Vaclav Havel qui nous dit l’importance de ce modèle. Dans son discours de réception du prix Erasme lu en son absence à Rotterdam le 13 novembre 1986 il déclare que l’Europe ne sera faite ni par les technocrates, ni les gouvernements seuls, mais par les citoyens européens « s’ils se sentent liés et motivés par quelque chose que j’appellerai la conscience européenne. C’est-à-dire par un sentiment profond d’appartenance. Par le sentiment profond d’une unité, même s’il s’agit d’une unité dans la diversité. Par la conscience profonde d’avoir en commun une histoire et une tradition spirituelle millénaires venant de la coexistence et de l’influence réciproque d’éléments antiques et judéo-chrétiens. Par un respect renouvelé à l’égard des principes spirituels qui sont à l’origine de tout ce que l’Europe a créé de valable . Car l’Europe est formée de petites nations dont l’histoire politique et spirituelle est composée de milliers de fils entrelacés en un seul et même lien. Si l’on n’a pas conscience de cette réalité et si on ne la vit pas, si on ne lui donne pas un nouveau sens et si l’ on en est pas fier, jamais la conscience européenne ne pourra être régénérée. Or, sans cette régénération, on peut difficilement espérer des changements politiques notables dans le sens d’une communauté européenne composée de nations indépendantes» (2).

  1. François VAILLANT, ex-rédacteur en chef de la revue Alternatives Non-Violentes, <www.alternatives-non-violentes.org/Actualites/5891.
  2. Vaclav HAVEL : Discours de réception du prix Erasme, 13 novembre 1986 in L’angoisse de la liberté, éditions de l’Aube, 1994, pages 61-62.

Vivre la liturgie de Pâques avec Christian Bobin

Chronique de Bernard Ginisty du 3 avril 2026

Le temps liturgique de préparation aux fêtes de Pâques m’a suggéré de relire un ouvrage de l’écrivain Christian Bobin intitulé « Ressusciter ». Je gardais le souvenir d’un texte fait d’éclairs lumineux et de l’attention au surgissement de ce qu’on nomme Dieu dans la plus humble de ses créatures. « J’ai trouvé Dieu, écrit-il, dans les flaques d’eau, dans le parfum de chèvrefeuille, dans la pureté de certains livres et même chez les athées. Je ne l’ai presque jamais trouvé chez ceux dont le métier est d’en parler » (1).

Son livre s’ouvre par le récit de sa participation à la messe du jour de Pâques : « Au moment de la communion, à la messe de Pâques, les gens se levaient en silence, gagnaient le fond de l’Eglise par une allée latérale, puis revenaient à petits pas serrés par l’allée centrale, s’avançant jusqu’au chœur où l’hostie leur était donnée par un prêtre barbu portant des lunettes cerclées d’argent, aidé par deux femmes aux visages durcis par l’importance de leur tâche – ce genre de femmes sans âge qui changent les glaïeuls sur l’autel avant qu’ils ne pourrissent et prennent soinde Dieu comme d’un vieux mari fatigué. Assis au fond de l’église et attendant mon tour pour rejoindre le cortège, je regardais les gens – leurs vêtements, leurs dos, leurs nuques, le profil de leurs visages. Pendant une seconde ma vue s’est ouverte et c’est l’humanité entière, ses milliards d’individus, que j’ai découvert prise dans cette coulée lente et silencieuse : des vieillards et des adolescents, des riches et des pauvres, des femmes adultères et des petites filles graves, des fous, des assassins et des génies, tous raclant leurs chaussures sur les dalles froides et bosselées de l’église, comme des morts qui sortaient sans impatience de leur nuit pour aller manger de la lumière. Cette vision n’a duré qu’une seconde. A la seconde suivante la vue ordinaire m’est revenue, celle d’une fête religieuse, si ancienne que le sens s’en est émoussé et qu’elle ne demeure plus que pour être vaguement associée aux premières fièvres du printemps » (2).

Ce texte traduit toutes les ambiguïtés des liturgies. Elles peuvent n’être que de vagues pratiques liées à une éducation et à un milieu. Mais c’est aussi un espace-temps qui nous ouvre à l’odyssée de l’humanité entière. S’il est un rôle qui revient au chrétien, c’est celui auquel Jean-Paul II appelait les jeunes lors de Journées Mondiales de la Jeunesse : « je vois en vous les sentinelles du matin ». Aujourd’hui certaines religions leur enjoignent d’être la « jeune garde » de la citadelle cléricale assiégée. Inviter lesjeunes et plus généralement les chrétiens à être des guetteurs d’aurore, et non une milice gardienne de certitudes, c’est être attentif à découvrir en chaque être humain les germes d’une résurrection.

Les matins de Pâques sont aussi fragiles que des jeunes pousses de printemps. Tout Jérusalem ne fait que parler de l’exécution de celui qui, un temps, avait apporté de l’espoir.Et les voyageurs d’Emmaüs ruminent leur désillusion. La lumière des matins de Pâques luit désormais par delà nos ruines, nos échecs, nos déceptions. Non comme une pieuse et vaine consolation, mais comme l’éclatement fécond de ce quiparaissaitl’évidence du monde. C’est ce que Jésus explique à ses disciplesqu’il rejoint sur la route d’Emmaüs.

Pâques ouvre l’humanité au grand souffle des exodes de l’Esprit qui envoie « dans le monde entier proclamer l’Evangile à toutes les créatures » (3). Cet Evangile, cette nouvelle bonne,c’est le cri de Paul « Mort où est ta victoire? » (4) qui libère« ceux qui, par crainte de la mort, passaient toute leur vie dans une situation d’esclaves » (5)

  1. Christian BOBIN (1951-2022) : Ressusciter Éditions Gallimard, 2001, page 13
  2. Id. pages 13-14
  3. Evangile de Marc16, 15
  4. Première épître aux Corinthiens15, 54-56.
  5. Epître aux Hébreux, 2, 15.

La gratuité fondatrice d’espérance

Chronique de Bernard Ginisty du 21 mars 2026

Le scepticisme croissant sur la capacité des hommes politiques à agir sur la réalité apparaît de plus en plus comme l’envers de l’obsession sécuritaire qui habite l’homme moderne. Dogme du toujours plus, crispation sur les avantages acquis, recherche d’assurances tous risques, demandes sans cesse accrues de protection à l’Etat mettent de plus en plus àmal le dogme libéral selon lequel la main invisible du marché ferait que l’addition des intérêts individuels se transformerait en harmonie sociétale.

En annonçant ce que Pascal appelle « l’ordre de la charité » comme signification ultime de la réalité (1), l’Evangile subvertit et rend définitivement caduque cette construction obstinée des carrières et des sécurités. Faute d’accueillir cet amour premier, fondateur de toute réalité, la perversion s’empare des ordres anciens et la peurconduit à une sorte de lutte de tous contre tous réduisant la politique à des arbitrages de plus en plus difficiles entre différents lobby.

Le risque de l’amour inaugure la naissance d’un nouveau monde. « Celui qui n’aime pas reste dans la mort » affirme la 1ère épître de Jean (3,14). La question n’est pas la lutte perdue d’avance pour éviter ou reculer une mort perçue comme intolérable ; il s’agit de « sortir » dès aujourd’hui de la mort qui consiste à rester étranger à la grâce qui fonde toute chose.

Bien loin de traduire je ne sais quel vertige de néant ou de démission, l’abandon à ce don inaugural conduit à la décrispation. Enfin, toucher le réel et retrouver ses sources, échapper aux calculs méfiants vis-à-vis d’images de Dieu qui ne sont qu’idoles, sortir de la tristesse de la mort pour les nouvelles naissances. J’y vois une des affirmations les plus essentielles du christianisme, à savoir que l’existence de tout être humainse comprend ni comme une nécessité, ni comme une absurdité, mais une comme gratuité.

Affirmer cette gratuité, c’est dire que chaque être humain peut commencer, initier, créer. Elle rend dérisoire nos accumulations sécuritaires. Il ne s’agit pas là d’une simple exhortation morale, mais de la prise de conscience de ce qui constitue le fondement du réel comme l’exprimait avec bonheur Teilhard de Chardin : « La socialisation dont l’heure semble avoir sonné pour l’Humanité, ne signifie donc pas du tout, pour la Terre, la fin, mais bien plutôt le début de L’Ere de la Personne. Toute la question en ce moment critique est que la prise en masse des individualités s’opère non point (à la méthode « totalitaire ») dans quelque mécanisation fonctionnelle et forcée des énergies humaines, mais dans une « conspiration » animée d’amour. L’amour a toujours été soigneusement écarté des constructions réalistes et positivistes du Monde. Il faudra bien qu’on se décide un jour à reconnaître en lui l’énergie fondamentale de la Vie. » (2).

Dans son dernier ouvrage intitulé « le moment espérance. Provocation sur le temps », Philippe Capelle-Dumont, doyen honoraire la facultéde philosophie de l’Institut catholique de Paris analyse l’oubli ou le rejet de la « grâce fondatrice », comme la source de la crise majeure que traversent nos sociétés, ce qu’il appelle « la réduction de toute croyance et de toute action à l’illusion politique d’un « Homme nouveau » détaché de sa sémantique néotestamentaire et ainsi devenu maître ex nihilo de sa dignité et de son destin collectif. (…) Nous avons ignoré ce qui a pourtant toujours constitué le socle des civilisations durables et qui s’est décliné dans toutes sortes de rituels politiques, sociaux, religieux, à savoir : la disposition de la gratitude, l’inscription dans la temporalité du débiteur. (…) S’il faut en effet tenter d’interpréter adéquatement le moment de notre ethos culturel occidental, le prisme de la gratitude et de l’ingratitude nous sera d’un grand secours ».

Pour lui : « Le christianisme, de grâce, n’est pas tant une proposition de sens qu’une révélation du salut : ces deux termes s’interprétant rigoureusement. Pour dire les choses en raccourci, il n’est de Révélation que dans la Rédemption (…) Le sens chrétien des histoires individuelles et collectives tout comme le sens de la grande Histoire ne se lisent de façon appropriée que dans l’effectuation divine-humaine du salut » (3).

(1) Blaise PASCAL (1623-1662)« Tous les corps, le firmament , les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent pas le moindre des esprits ; car il connaît tout cela, et soi ; et les corps rien. Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité. Cela est d’un ordre indéfiniment plus élevé » :Pensées in Œuvres complètes, La Pléiade, Éditions Gallimard,1954, page 1342.

(2)Pierre TEILHARD DE CHARDIN (1881-1955) La grande option écrit à Pékin en 1941 in L’avenir de l’HommeEditions du Seuil 1960 p. 75-76.

(3)Philippe CAPELLE-DUMONT : Le moment espérance. Provocation sur le temps, éditions du Cerf, 2025 pages 70-73.

Combat spirituel et combat politique

Chronique de Bernard Ginisty du 9 mars 2026

Le temps de Carême nous invite au « combat spirituel ». La tentation permanente des religions est de transformer ce combat qui traverse chaque être humain, en lutte des « bons » contre « les méchants » ou entre « la vérité » et « l’erreur ».

Dans son ouvrage, d’une brûlante actualité, intitulé « Croire quand même. Libres entretiens sur le présent et le futur du catholicisme » (1), le grand théologien jésuite Joseph Moingt témoignait, à plus de 95 ans, de l’actualité et de la vitalité de ce combat. Dans l’Evangile, l’adversaire est désigné par l’expression « le monde » qu’il définit ainsi : « c’est la tendance de l’univers à de replier sur lui-même. Le monde, c’est la force d’inertie, la répétition du même, le chacun pour soi, le plus possible de biens et de jouissances pour moi aujourd’hui et tant pis pour les autres et tous ceux qui viendront après nous. C’est ce qui détourne mon regard du pauvre qui est là » (2). La voie pour cette libération du « monde » passe par la prière dont le sens, écrit-il, « n’est pas de demander à Dieu d’intervenir pour faire ce que je ne peux pas faire. La prière, c’est le silence qui nous permet de nous imprégner de la gratuité de Dieu. (…) La gratuité qui nous détache de nos a priori, de nos intérêts, de nos idées toutes faites et qui ouvre notre regard (…) Oui la prière peut nous donner un regard prophétique pour voir de qui est en train de naître » (3) Cette prière tend à « nous délivrer du mal » que Joseph Moingt caractérise ainsi : « le mal est l’égoïsme qui provoque le repli de l’individu sur son moi superficiel et qui l’empêche et le détourne d’accomplir son humanité profonde dans l’ouverture aux autres » (4)

Dès lors, si le temps du Carême invite à la « conversion », c’est d’abord à la nôtre : « Si on veut « rechristianiser » la société, et si on ne veut pas se payer de mots, il faudrait commencer par évangéliser bien des baptisés : l’initiation à l’Evangile prendra le pas sur le rite dans le parcours sacramentel » (5)

L’Evangile ne cesse de nous dire que la vie spirituelle ne se réduit pas à la tranquille possession de certitudes enseignées par des clercs ou à l’appartenance à des institutions qui définiraient les frontières entre les élus et les autres. Elle s’incarne dans l’amour inconditionnel et universel. Joseph Moingt conclut son ouvrage par ces mots « Du jour où ma foi ne serait plus, mettons, que le désir d’une vie après la mort, alors là je la laisserais sans doute s’effondrer… Je n’ai pas envie de me faire un petit coin de paradis pour moi tout seul, ou avec quelques uns, quelques gens du passé dont les trois-quarts de l’humanité seraient exclus » (6).

Sur ces rapports entre foi religieuse et action politique, Jacques Delors me paraît avoir été particulièrement lucide. Dans un entretien au mensuel Panorama (7), celui qui fut pendant dix ans Président de la Commission européenne, dit son agacement de voir les journalistes lui accoler « le titre de catholique ». « Je demeure allergique à toute affirmation publique de mes convictions religieuses et à tout lien avec ce que je pense et ce que je fais dans le domaine politique ».Il ajoute : « en ce qui concerne le domaine de la politique, on ne peut prétendre, au nom du Christ, distinguer ceux qui ont raison et ceux qui ont tort. Ou pire encore, les bons et les mauvais ». Le Mouvement Vie Nouvelle à qui, dit-il, il «doit beaucoup, sinon tout », lui a appris que l’unité se fait au niveau de chaque personne et non dans l’instrumentalisation réciproque du religieux et du politique.

Cette foi chrétienne, qui l’empêche de souscrire aux croisades meurtrières des néo-conservateurs américains, lui a également évité de tomber dans les impasses d’une certaine gauche qui ne voit le mal que dans les structures.« Aux yeux de certains, dit-il, le monde ouvrier était porteur de l’avenir de l’homme, d’une société débarrassée de toute aliénation. Si je n’avais pas été catholique, peut-être aurais-je été tenté par cette conception, qui était presque une religion. Mais, pour moi, Dieu laisse à l’homme sa liberté. J’avais en tête cette pensée d’Emmanuel Mounier : « L’homme renouvelle perpétuellement la figure de ses aliénations ». Donc, je n’ai jamais cru que l’homme n’était conditionné que par des structures économiques et sociales, et qu’il suffirait de les changer pour voir naître un homme nouveau. Et je suis un des rares, à gauche, à ne pas y avoir cru ».

Jacques Delors définit ainsi la pratique de l’art politique comme résistance à deux tentations totalitaires. L’une prétend justifier l’action politique et militaire au nom de la Bible, du Coran ou de tout autre texte sacré qui, paraît-il, inspirerait les hommes de pouvoir. C’est la dérive de tous les fondamentalismes meurtriers qui font, hélas, notre actualité. L’autre ne voit la source de l’aliénation que dans des systèmes économiques extérieurs à l’homme qu’il suffirait de changer. Elle a conduit à l’échec des systèmes communistes. Ces deux tentations, en apparence opposée, ont en commun un simplisme incapable de voir que le bien et le mal traversent chacun d’entre nous. Les hommes de pouvoir s’identifient alors au bien et projettent le mal sur des boucs émissaires qu’il faut éliminer. Ils peuvent alors se lancer, sans trop d’état d’âme, dans des violences baptisées guerre sainte ou lutte contre l’empire du mal. Contre ce simplisme, Jacques Delors nous invite à travailler pour l’avènement d’une société démocratique plurielle et à rester lucide sur nos capacités « à renouveler sans cesse la figure de nos aliénations ».

  1. Joseph MOINGT (1915-2020) : Croire quand même. Libres entretiens sur le présent et le futur du catholicisme. Editions Temps Présent, 2010. Ancien professeur de théologie à l’Institut Catholique de Paris, ce jésuite a dirigé pendant plus de trente ans la revue Recherches de Science Religieuse. 
  2. Id. page230
  3. Id. pages 232-233
  4. Id. page 216
  5. Id. page 190
  6. Id. page p.243
  7. Jacques DELORS(1925-2023) : Entretien dans le mensuel Panorama,octobre 2004.

Carême, temps de lutte contre nos idolâtries

Chronique de Bernard Ginisty du 1er mars 2026

Les chrétiens viennent d’entrer dans le temps du Carême qui les invite à résister à leurs pulsions primaires habituelles pour vivre une certaine épreuve du « désert ». Dans une société où les belles images de la publicité comme les exhortations des responsables politiques à soutenir la croissance par nos achats ne cessent de nous pousser à consommer, on ne saurait trop exagérer l’importance de vivre des temps de distance et de recul.Au début de sa vie publique, le Christ a séjourné au désert pour affronter les grandes tentations de l’homme : celle de la voracité, du pouvoir et de la séduction qui ne cessent de générer des idoles masquant la gratuité inconditionnelle et créatrice de Dieu.

En ce début du 21e siècle, nous savons que les progrès des sociétés ont été de pair avec la persistance d’atroces barbaries. Nous savons que l’accès à l’humain n’est jamais acquis une fois pour toutes et qu’aucune institution, aussi noble que soit ses origines, n’est à l’abri des perversions.Nous avons vu des religions prêchant l’amour bénir des crimes nationalistes et des idéologies généreuses sombrer dans de sanglantes bureaucraties. Le grand optimisme du XIXsiècle qui attendait de la diffusion de la science et de la culture une automaticité du progrès moral a volé en éclats.

En réaction contre ces idoles meurtrières masquées derrière l’affirmation de valeurs universelles peut apparaître la tentation d’un scepticisme radical à l’égard de tout projet d’amélioration de lavie en société. Mais ce n’est pas parce que l’on a été pris en flagrant délit de niaiserie idolâtre qu’il convient de s’abandonner aux niaiseries de la « pensée unique » de l’époque.Ce n’est pas parce que l’on a été délogé une fois des ses idolâtries que l’on est dispensé de rester à l’écoute des malheurs du monde.Nous avons tous à nous défaire d’idoles que nous avons plus ou moins vénérées. Le temps de Carême peut nous apprendre à surmonter ces tentations immanquablement suivies de déceptions et de régressions. Certes, comme l’écrit l’auteur de la première Epître de Jean : « Dieu, nul ne l’a jamais contemplé »Mais, ajoute-t-il « Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous et son amour, en nous, est accompli » (1). Aucune prétendue connaissance du « vrai Dieu » ne saurait faire l’économie de l’engagement dans une fraternité universelle.

En ce début de Carême qui coïncide cette année avec celui du Ramadan, j’ai participé à une journée de prière et de d’échanges dans le cadre d’un groupe  islamo-chrétien. Nous avons partagé cette prière de Khadidja Abada-Charlot, enseignante en sociologie à l’Université de Rouen et membre du groupe de recherche islamo-chrétien :

« Les hommes n‘ont cru que la parcelle de vérité qu’ils comprenaient, rejetant les autres comme des impies, se servant de Ta Transcendance comme s’ils pouvaient la posséder, se prévalant de Ton unité pour ignorer Tes richesses, Tes voies multiples, la diversité de Tes amours. Les impies ! Tes pires ennemis sont nous-mêmes, ceux qui disent T’aimer, T’adorer, et qui Te confisquent comme un vulgaire jouet, le hochet de leurs fantasmes de puissance. T’ignorant en croyant Te servir, nouveaux athées qui se sont appropriés Toi. Ultime blasphème.

Puisses-Tu leur pardonner, Toi qui est le Clément et le Miséricordieux, le Matriciant et le Matriciel, l’Amant de l’humanité et puisses-tu nous préserver de leur terreur pour nous laisser Te chercher encore et toujours, non seulement dans les Livres que tu as inspirés, mais surtout dans nos pauvres petits amours humains fragiles et si ambigus, nos conjoints, nos enfants, nos amis.

Je Vous en supplie Allah, Dieu, Adonaï, Rabbi, mon Seigneur, protégez-nous de ceux qui disent Vous servir » (2).

(1) Première Epître de Jean4, 12

(2) René GUITTON : Lettres à Dieu, réunies et présentées par René Guitton, éditions Calmann-Levy, 2004, pages 24-25. Cet ouvrage rassemble cent lettres à Dieu d’auteurs religieux ou laïques, d’Europe, d’Afrique ou d’Orient.

Le « Principe fertilité ».

Chronique de Bernard GINISTY du 20 février 2026

Depuis plusieurs années, des observateurs de nos sociétés nous invitent à l’urgence de prendre conscience que l’humanité est entrée dans l’ère de « l’anthropocène ». Ce terme définit une nouvelle période où l’activité humaine devient progressivement la contrainte dominante dans le monde devant toutes les autres forces naturelles.

Jean-François Simonin, philosophe de la pensée prospective, vient de publier un ouvrage intitulé « Le Principe fertilité » pour nous engager à repenser le « logiciel » avec lequel nous appréhendons notre action dans le monde. Après l’impératif kantien , au 18e siècle: « agis de telle sorte que tu traites l’humanité comme une fin, et jamais comme un moyen », après le « principe de responsabilité » de Hans Jonas qui a inspiré la pensée écologique européenne, il nous propose de franchir une nouvelle étape pour prendre en compte l’importance du non-humain dans nos conditions d’existence, dépasser une « heuristique de la peur » et s’affronter à des prescriptions opérationnelles. Pour cela, il promeut un « Principe fertilité » qu’il énonce ainsi : « Fais en sorte que les implications de ta stratégie soit visibles, mesurables et négociables à l’aune de leur impact sur le monde ».

Le sous-titre de son ouvrageEntreprises et pulsion de vie est un « clin d’oeil » aulivre publié en 2009 par Bernard Maris et Gilles Dostalet : Capitalisme et pulsion de mort (1)Non pas, écrit-il pourle contester, « mais face à ce diagnostic imparable, parvenirà rouvrir une voie nouvelle. L’enjeu est peut-être d’apprendre à refaire place à cette pulsion de vie étouffée par une rationalité dysfonctionnelle, et lui redonner sa légitimité perdue» (2). Ce que nous vivons n’est pas qu’une crise écologique, c’est une crise existentielle qui nous obligeà réviser tous nos fondamentaux : « la mise à jour du concept d’anthropocène au tout début du XXIe siècle nous « réveille de notre sommeil progressiste ». Il n’ y a plus de progression possible qui ne comporterait sa part de régression dans un autre domaine. L’anthropocène nous force à sortir de nos certitudes mécanistes; (…) La fameuse main invisible du marché ne fonctionne plus dans l’anthropocène. Il est impératif de cesser de s’en remettre à elle pour nos arbitrages stratégiques et lui substituer la main visible du vivre ensemble, sur le long terme, sur cette Terre » (3).

C’est autour de l’évolution de l’entreprise que Jean-François Simonin situe le lieu majeur pour uneréelle évolution. « Entre la guerre et la concurrence, il n’y a finalement pas de différence de nature, mais seulement de degré (…) Quand on s’efforce de réfléchir en termes de transformation du monde, Les Napoléon, Poutine, Trump et autres politiques belliqueux n’auront jamais une puissance de destruction équivalente à celle de l’agro-industrie, des centrales nucléaires, des usines chimiques, des différentes pétro-industries et des infrastructures logistiques et numériques réunies (…) La puissance globale des Très Grandes Entreprises rivalise avec celle des princes de l’histoire. Elles contrôlent une grande partie des ressources mondiales » (4). Le spectacle de la seconde investiture du Président Trump, entouré des grands patrons de « la tech » et sa pratique de sa politique étrangère de deal qui voit les diplomates remplacés par des business-menentémoigne. D’où l’appel aux entreprises à devenir des « oasis de fertilité »: « Les entreprises, qui se concevaient jusqu’à ce jour comme des petites monades libres de leurs faits et gestes dans le Far West d’un vaste et indestructible monde, doivent à présent se considérer comme des oasis de fertilité au sein d’un monde devenu instable, fragile, en demande de consolidation » (5).

On comprend alors les conclusions que Jean-François Simonin tire de ses analyses :« Il est vital que les transformations du monde redeviennent une affaire politique, qu’elles engagent la totalité des communautés concernées par ces transformations. « Il est vital que les transformations du monde redeviennent une affaire politique, qu’elles engagent la totalité des communautés concernées par ces transformations. Après quelques siècles d’illusion progressiste au cours desquels nous avons cru pouvoir nous affranchir de notre condition terrestre, après quelques décennies d’illusion néolibérale au cours desquelles le développement économique et le profit ont fait office d’idée directrice pour la pensée occidentale, il s’agit de réaffirmer que les règles du vivre ensemble ne peuvent être déléguées à d’autres qu’à des humains, et de faire en sorte que ces humains se trouvent ou se retrouvent, participent activement aux décisions stratégiques qui doivent redevenir affaire de débats et de négociations, puis de transaction : il s’agit de la maintenance du monde » (6).

  1. Bernard MARIS (1946-2015) et Gilles DOSTALER (1946-2011) : Capitalisme et pulsion de mort, éditions Albin-Michel, 2009. Bernard Maris été assassiné dans les locaux de l’hebdomadaire Charlie-Hebdo le 7 janvier 2015.
  2. Jean-François SIMONIN : Le principe fertilité. Entreprises et pulsion de vie, éditions Sans de la Terre, 2026, page 21
  3. Id. pages 42-43
  4. Id. pages 44-45
  5. Id. page 61
  6. Id. page 119

Jean-François Simonin est philosophe, spécialiste de l’anticipation. Il a fondé et dirige l’Institut du temps long (ITL), laboratoire d’idées et d’expérimentations philosophiques et prospectives sur les enjeux de long terme. Ses travaux introduisent à une nouvelle conception de l’action en contexte anthropocène. Il est l’auteur, entre autres de La Tyrannie du court terme. Quels futurs possibles dans l’anthropocène? (Utopia, 2018) et L’Innovation frénétique. Construire ou déconstruire le monde à l’heure du numérique (Liber, 2020).Esquisse d’une stratégie de l’espérance. Le monde comme revendication (Libre et Solidaire 2023).

La démocratie à l’épreuve de l’hémicycle

Chronique de Bernard GINISTY du 15 janvier 2016

Dès le début du XXe siècle, Charles Péguy, avec sa lucidité habituelle, avait distingué, chez les militants politiques, ceux qu’il appelait les classiques soucieux de travail concret et les romantiques préoccupés de représentation. Il constatait que « que les classiques sont bonne pâte, parce que les romantiques sont imposants, parce que les classiques ne demandent qu’à s’en laisser imposer ; tous les romantiques sont gouvernementaux, ministériels, étatistes, quand même ils font profession d’être anti gouvernementaux ». Ces deux types de militantisme traversent tous les partis. Ils cohabitent plus ou moins bien pour tisser la vie politique habituelle. Il y a crise majeure lorsque le discours des romantiques se trouve trop déconnecté des pratiques concrètes. Péguy y voit une rupture grave : Ceux qui aiment le travail sincère et ceux qui aiment les mensonges rituels des cultes romantiques sont peut-être séparés par le plus profond des dissentiments contemporains. (…) Déjà des présages laissent voir que les travailleurs sont las du gouvernement des théâtreux »(1)Le spectacle que donne depuis des mois le Parlement français me paraît trop souvent confisqué par ces « théâtreux » dont il semblerait qu’une des préoccupations importantes serait de savoir si leur propos dans l’hémicycle sera repris au journal télévisé.

Pour nous désintoxiquer de cette forme de mauvaise politique-spectacle, la réflexion d’un des plus grands chorégraphes XXe siècle me paraît particulièrement pertinente. Dans un livre d’entretiens, Maurice Béjart dénonce la représentation de la politique en forme d’hémicycle qui permet de rendre les extrêmes « spectaculaires » et donc bons clients des médias. Or nous dit Béjart, « établir un hémicycle, c’est couper la vie » et il poursuit : « Je me rends compte que la politique est circulaire, exactement comme la terre. Si je vais vers l’est, je me retrouve un jour ou l’autre à l’ouest parce que tout simplement la terre est ronde. Il est normal par exemple que l’extrême gauche qui se proclame comme telle retrouve l’extrême droite à un moment donné et inversement. Vivre la politique dans un hémicycle, c’est accepter de ne travailler qu’avec la moitié de la vérité » (2).

A rebours de cette représentation, la psychanalyste Marie Balmary nous propose une autre « chorégraphie » de la vie démocratique : « La ronde est la première et peut-être aussi la dernière image d’une communauté humaine : la place égale de tous les danseurs autour d’un vide médian qu’ils dessinent ensemble et qui les réunit. Distincts et reliés. Notre désir peut-être le plus profond. Il suffit de respecter ce vide central, que nul ne viendra occuper et se donner la main autour de lui. Loi légère qui peut-être les représente toutes » (3).

Cette vision de la démocratie en dit aussi la fragilité, comme le remarque le philosophe Paul Ricœur : « La démocratie étant le seul régime politique qui soit fondé sur le vide, je veux dire sur nous-mêmes et notre vouloir vivre, mon inquiétude est que la croyance publique ne la porte plus. Or c’est un système qui ne fonctionne que si les gens y croient. (…) Il repose sur la confiance. Et désormais, beaucoup trop de gens croient que la démocratie est solide, qu’elle fonctionne par une sorte d’inertie institutionnelle » (4).

Le 20e siècle aura connu des catastrophes provoquées par tous ceux qui ont voulu occuper ce « vide central ». Faute de l’engagement de chacun dans la vie démocratique, nous ne cesserons de continuer à susciter des « grands timoniers» nationalistes ou idéologues, pour les idolâtrer avant de les démystifier. Aujourd’hui,

ce vide est occupé principalement par un Président des Etats-Unis d’Amérique qui ignore le droit international et a quitté toutes les institutions internationales. Désormais, il convoque les puissants de ce monde, non plus à l’ONU, mais dans ses golfs privés d’Ecosse ou de Floride. Et, tant sa gestuelle que ses propos relèvent plus de jeux télévisés qu’il a un temps animé que d’une réflexion politique collective.

Au fronton de nos mairies, après les mots égalité et liberté, il y a celui de fraternité. Nous avons pensé qu’il s’agissait d’un voeu pieux. Or, les combats toujours nécessaires pour la liberté et l’égalité, sans une fraternité concrète, deviennent stériles et mortels. J’entends les cris d’orfraie des célébrants des deux pensées uniques du siècle dernier : fraternité ? Mais c’est de la collaboration de classe que vous prônez ! Tandis que les autres, narquois, se gaussent : fraternité ? Mais cher ami allez jouer au patronage et laissez nous les rapports de force de la finance !

La force de la fraternité, c’est celle de l’Evangile et de la République. Elle existe déjà. Si la société française tient debout, c’est que, sans le savoir, elle est en avance sur ses élites. Cette avance, c’est celle des fraternités citoyennes, humanistes, spirituelles. Elles sont en œuvre dans la grande majorité des banlieues qui ne brûlent pas, dans les centaines d’associations qui tissent au quotidien le lien social, avec ces milliers d’inventeurs d’une culture différente, d’une économie solidaire, d’autres modes de vie. Aucun d’entre nous ne peut se dispenser du travail long, quotidien et concret pour donner vie au premier paragraphe de la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 : « La reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde ».

Si les Etats peuvent légiférer sur la liberté et l’égalité, la fraternité ne se décrète pas. Non seulement elle ne se décrète pas, mais elle trouve ses sources dans la dimension spirituelle de la personne. Pour Charles Péguy, cette fraternité est un préalable: « Par la fraternité, nous sommes tenus d’arracher à la misère nos frères les hommes; c’est un devoir préalable; au contraire, le devoir d’égalité est un devoir beaucoup moins pressant. (…)Pourvu qu’il y ait vraiment une cité, c’est à dire pourvu qu’il n’y ait aucun homme tenu en exil dans la misère économique, tenu dans l’exil économique ! » (5).

Aucune institution, aucun parti politique, aucune religion, aucun personnage emblématique ne saurait dispenser chacun d’entre nous de l’épreuve personnelle des valeurs qui valent la peine de se risquer, de militances qui incarnent de nouvelles naissances. Croire que de simples appartenances pourraient nous en dispenser conduit aux pires aberrations. L’avenir ne sera fait ni de la répétition du passé ni de l’installation satisfaite dans la critique de nos idolâtries. Il est ce que nous allons commencer ensemble.

(1)Charles PEGUY (1873-1914) : De Jean Coste , Oeuvres en prose complètes, tome 1, La Pléiade, éditions Gallimard 1987, page 1015.

(2) Michel ROBERT Conversations avec Maurice BEJART (1927-2007)Editions Paroles d’Aube/La Renaissance du Livre, 2000, page 77.

(3) Marie BALMARY : Freud jusqu’à Dieu, Editions Actes Sud, 2010, page 62.

(4) Paul RICOEUR (1913-2005) : L’unique et le singulier Entretiens avec Edmond Blattchen, Alice Editions, Bruxelles, 1999 p. 73.

(5) Charles PEGUY : op.cit. page 1033

Annonce

Voeux pour une année de « nouvelles naissances »

Chronique de Bernard Ginisty du 6 janvier 2026

Les crises économiques et sociales que traversent nos sociétés suscitent en abondance des discours d’experts. Ils tentent de trouver une rationalité dans cette perte du « crédit », c’est-à-dire de confiance, qui mine les échanges économiques. Cette méfiance généralisée atteint le cœur du système. C’est dans ce contexte que les Présidents des Etats-Unis d’Amérique et de la Fédération de Russie proclament haut et fort leur mépris du droit international et leur volonté d’intervenir par la force dans tout pays qui s’opposerait à leurs visées impériales.

Ce serait une erreur de penser qu’il s’agit là d’une question réservée à des économistes et des financiers. Quand, dans une société, le crédit se raréfie, ce n’est pas seulement le résultat d’un calcul, c’est aussi l’effet d’un sentiment plus général de non-sens symbolisé par les courbes erratiques des indices boursiers. Pour comprendre cette situation, les travaux d’experts sont certes nécessaires, maisinsuffisants. Écrivains et poètes qui scrutent les ressorts de l’âme humaine peuvent nouséclairer à un niveau plus profond. Ils contribuent à nous éviter de céder aussi bien à lapanique qu’à la croyance dans le salut par le retour à la grande foire de la consommation permettant de renouer avec des courbes de croissance. La compréhension de nos comportements économiques renvoie à l’analyse de nos pulsions profondes.Comme l’écrit le poète Charles Juliet : « Il est parfois effarant de voir à quel point des personnes qui ont pourtant accès aux livres, à la culture, à une certaine réflexion vivent dans l’ignorance de ce qui les meut. Mais dans notre société matérialiste, déshumanisée et déshumanisante, rien n‘est conçu pour nous inviter à travailler en nous-même. (…) Il est des êtres surchargés de savoir, mais en qui vécu et pensée ne communiquent pas. C’est à eux que pourrait s’appliquer cette formule : ils savent tout mais ils n’ont rien compris »(1)

Le vivre-ensemble qui produit une civilisation ne résulte pas de la mathématique de la main visible ou invisible du marché, mais d’abord d’un travail sur soi que Charles Juliet définit ainsi : « S’affranchir de tout ce qui enferme, sépare, asservit. Faire rendre gorge jour après jour à cet être dur et mauvais qui réside en chacun. Cet être sans bonté qui naît de notre égocentrisme, et plus encore sans doute de la peur, de nos peurs, lesquelles nourrissent cet aveugle besoin de sécurité, de puissance, de domination, d’où résultent tant de ravages » (2)

La brève existence de Jésus que nous narre l’Evangile se situe entre un humble berceau de fortune et un tombeau vide. Ce tombeau vide relativise tous les mausolées que l’humanité ne cesse d’inventer pour ses « grands hommes » ! C’est une invitation adressée à chaque être humain d’appareiller au vent de l’Esprit. Le poète et traducteur de la Bible que fut Jean Grosjean commentait ainsi le message évangélique :« LeMaître n’avait pas institué un bureau de rédaction pour paroles exactes ni un ministère de la méticulosité des faits. Ce n’est pas son genre d’instituer. Son genre, c’est de nous envoyer vivre et faire vivre de sa vie de Fils, mais il semble penser qu’on ne sera guère pénétré de son Esprit filial sans avoir été comme labouré par ce langage que sont ses paroles et sa vie » (3)Alors peut-être les Eglises pourront échapper à ces deux écueils que dénonce le Pape François : « Un universalisme abstrait et globalisant, ressemblant aux passagers du wagon de queue, qui admirent les feux d’artifice du monde, celui des autres, la bouche ouverte et avec des applaudissements programmés. (…) Ou un musée folklorique d’ermites renfermés, condamnés à répéter toujours les mêmes choses, incapables de se laisser interpeller par ce qui est différent, d’apprécier la beauté que Dieu répand hors de leurs frontières » (4).

Le moment historique que nous vivons oblige chacun d’entre nous au risque de la création au lieu de se refugier dans la répétition du passé ou le refuge institutionnel. Il est donc important d’entendre ceux qui, comme le poètes, sont restés attentifs aux sources de l’élan créateur.

Yves Bonnefoy nous dit comment la poésie est à la source de l’instauration démocratique : « La poésie est notre rencontre de ce qui est non comme une idée, une représentation mentale, éloignée de nous par nos concepts mêmes, mais comme, pleinement, immédiatement, présence. (…) Or vivre ainsi la présence autour de soi, c’est aussi l’éprouver dans les personnes. Au lieu de leur substituer une idée de ce qu’elles sont, de les soumettre à des lois, voire à une idéologie, les voici présentes, elles ont retrouvé leur droit à être.

Et cela, c’est important pour l’avenir de la société, dont dépend celui de la terre. Car cette conscience prise de la qualité absolue mais aussi de la différence de l’Autre, cette reconnaissance de son droit à parler, à décider, c’est ce qui permet de pleinement concevoir l’idée de démocratie, c’est même l’énergie, la source de vigueur qui peuvent assurer à cette pensée de se faire réalité, avec comme conséquence la circulation libre du vrai, dont on peut espérer qu’il ne naît alors dans l’esprit qu’en accord avec le fait de la terre, avec un bien qui y gît. La poésie vécue comme poésie, c’est le désir et l’agent de l’instauration démocratique qui peut seule sauver le monde » (5).

Au lieu de rester crisper sur nos acquis, la vie ne cesse de nous inviter à de nouvelles naissances, comme l’exprime avec bonheur Rainer Maria Rilke : « Nous naissons pour ainsi dire provisoirement quelque part. C’est peu à peu que nous composons en nous le lieu de notre origine pour y naître après coup, et chaque jour définitivement » (6).

  1. Charles JULIET (1934-2024) Ce long périple. Éditions Bayard 2001, pages 47-49
  2. Charles JULIET : Trouver la source. Éditions Paroles d’Aube, 1992, pages 45-46.
  3. Jean GROSJEAN (1912-2006) : Araméennes. Conversations avec Roland Bouheret Dominique Bourg et Olivier Mongin, Editions du Cerf, 1988, page 107. L’auteur poursuit ainsi : « S’il y avait une Eglise visible unique dans le temps et dans l’espace, elle serait l’idole séductrice. La miséricorde du Père à la fois si intime et si intimidante serait éclipsée par une société maternante. L’accès au Fils ne serait plus que grégaire ou congressiste. Un confort dogmatique et un égoïsme collectif remplaceraient nos démêlés avec le Paraclet » (page 108).
  4. Pape FRANCOIS (1936-2025) : La joie de l’Evangile, § 234, Editions Bayard, Cerf, Fleurus-Mame, 2013, page 201.
  5. Yves BONNEFOY (1923-2016) : La poésie peut sauver le monde, entretien dans Le Monde de l’Education, septembre 1999, page 20.

    (6) Rainer-Maria RILKE (1875-1926) : Lettres milanaises 1921-1926, éditions. Plon           1956 pages 27-28.