Voeux pour une année de « nouvelles naissances »
Chronique de Bernard Ginisty du 6 janvier 2026
Les crises économiques et sociales que traversent nos sociétés suscitent en abondance des discours d’experts. Ils tentent de trouver une rationalité dans cette perte du « crédit », c’est-à-dire de confiance, qui mine les échanges économiques. Cette méfiance généralisée atteint le cœur du système. C’est dans ce contexte que les Présidents des Etats-Unis d’Amérique et de la Fédération de Russie proclament haut et fort leur mépris du droit international et leur volonté d’intervenir par la force dans tout pays qui s’opposerait à leurs visées impériales.
Ce serait une erreur de penser qu’il s’agit là d’une question réservée à des économistes et des financiers. Quand, dans une société, le crédit se raréfie, ce n’est pas seulement le résultat d’un calcul, c’est aussi l’effet d’un sentiment plus général de non-sens symbolisé par les courbes erratiques des indices boursiers. Pour comprendre cette situation, les travaux d’experts sont certes nécessaires, maisinsuffisants. Écrivains et poètes qui scrutent les ressorts de l’âme humaine peuvent nouséclairer à un niveau plus profond. Ils contribuent à nous éviter de céder aussi bien à lapanique qu’à la croyance dans le salut par le retour à la grande foire de la consommation permettant de renouer avec des courbes de croissance. La compréhension de nos comportements économiques renvoie à l’analyse de nos pulsions profondes.Comme l’écrit le poète Charles Juliet : « Il est parfois effarant de voir à quel point des personnes qui ont pourtant accès aux livres, à la culture, à une certaine réflexion vivent dans l’ignorance de ce qui les meut. Mais dans notre société matérialiste, déshumanisée et déshumanisante, rien n‘est conçu pour nous inviter à travailler en nous-même. (…) Il est des êtres surchargés de savoir, mais en qui vécu et pensée ne communiquent pas. C’est à eux que pourrait s’appliquer cette formule : ils savent tout mais ils n’ont rien compris »(1).
Le vivre-ensemble qui produit une civilisation ne résulte pas de la mathématique de la main visible ou invisible du marché, mais d’abord d’un travail sur soi que Charles Juliet définit ainsi : « S’affranchir de tout ce qui enferme, sépare, asservit. Faire rendre gorge jour après jour à cet être dur et mauvais qui réside en chacun. Cet être sans bonté qui naît de notre égocentrisme, et plus encore sans doute de la peur, de nos peurs, lesquelles nourrissent cet aveugle besoin de sécurité, de puissance, de domination, d’où résultent tant de ravages » (2)
La brève existence de Jésus que nous narre l’Evangile se situe entre un humble berceau de fortune et un tombeau vide. Ce tombeau vide relativise tous les mausolées que l’humanité ne cesse d’inventer pour ses « grands hommes » ! C’est une invitation adressée à chaque être humain d’appareiller au vent de l’Esprit. Le poète et traducteur de la Bible que fut Jean Grosjean commentait ainsi le message évangélique :« LeMaître n’avait pas institué un bureau de rédaction pour paroles exactes ni un ministère de la méticulosité des faits. Ce n’est pas son genre d’instituer. Son genre, c’est de nous envoyer vivre et faire vivre de sa vie de Fils, mais il semble penser qu’on ne sera guère pénétré de son Esprit filial sans avoir été comme labouré par ce langage que sont ses paroles et sa vie » (3). Alors peut-être les Eglises pourront échapper à ces deux écueils que dénonce le Pape François : « Un universalisme abstrait et globalisant, ressemblant aux passagers du wagon de queue, qui admirent les feux d’artifice du monde, celui des autres, la bouche ouverte et avec des applaudissements programmés. (…) Ou un musée folklorique d’ermites renfermés, condamnés à répéter toujours les mêmes choses, incapables de se laisser interpeller par ce qui est différent, d’apprécier la beauté que Dieu répand hors de leurs frontières » (4).
Le moment historique que nous vivons oblige chacun d’entre nous au risque de la création au lieu de se refugier dans la répétition du passé ou le refuge institutionnel. Il est donc important d’entendre ceux qui, comme le poètes, sont restés attentifs aux sources de l’élan créateur.
Yves Bonnefoy nous dit comment la poésie est à la source de l’instauration démocratique : « La poésie est notre rencontre de ce qui est non comme une idée, une représentation mentale, éloignée de nous par nos concepts mêmes, mais comme, pleinement, immédiatement, présence. (…) Or vivre ainsi la présence autour de soi, c’est aussi l’éprouver dans les personnes. Au lieu de leur substituer une idée de ce qu’elles sont, de les soumettre à des lois, voire à une idéologie, les voici présentes, elles ont retrouvé leur droit à être.
Et cela, c’est important pour l’avenir de la société, dont dépend celui de la terre. Car cette conscience prise de la qualité absolue mais aussi de la différence de l’Autre, cette reconnaissance de son droit à parler, à décider, c’est ce qui permet de pleinement concevoir l’idée de démocratie, c’est même l’énergie, la source de vigueur qui peuvent assurer à cette pensée de se faire réalité, avec comme conséquence la circulation libre du vrai, dont on peut espérer qu’il ne naît alors dans l’esprit qu’en accord avec le fait de la terre, avec un bien qui y gît. La poésie vécue comme poésie, c’est le désir et l’agent de l’instauration démocratique qui peut seule sauver le monde » (5).
Au lieu de rester crisper sur nos acquis, la vie ne cesse de nous inviter à de nouvelles naissances, comme l’exprime avec bonheur Rainer Maria Rilke : « Nous naissons pour ainsi dire provisoirement quelque part. C’est peu à peu que nous composons en nous le lieu de notre origine pour y naître après coup, et chaque jour définitivement » (6).
- Charles JULIET (1934-2024) : Ce long périple. Éditions Bayard 2001, pages 47-49
- Charles JULIET : Trouver la source. Éditions Paroles d’Aube, 1992, pages 45-46.
- Jean GROSJEAN (1912-2006) : Araméennes. Conversations avec Roland Bouheret Dominique Bourg et Olivier Mongin, Editions du Cerf, 1988, page 107. L’auteur poursuit ainsi : « S’il y avait une Eglise visible unique dans le temps et dans l’espace, elle serait l’idole séductrice. La miséricorde du Père à la fois si intime et si intimidante serait éclipsée par une société maternante. L’accès au Fils ne serait plus que grégaire ou congressiste. Un confort dogmatique et un égoïsme collectif remplaceraient nos démêlés avec le Paraclet » (page 108).
- Pape FRANCOIS (1936-2025) : La joie de l’Evangile, § 234, Editions Bayard, Cerf, Fleurus-Mame, 2013, page 201.
- Yves BONNEFOY (1923-2016) : La poésie peut sauver le monde, entretien dans Le Monde de l’Education, septembre 1999, page 20.
(6) Rainer-Maria RILKE (1875-1926) : Lettres milanaises 1921-1926, éditions. Plon 1956 pages 27-28.